La « fête étrange  » ou dans la peau (métissée) de la littérature

Essai

La « fête étrange  » ou dans la peau (métissée) de la littérature

23 janvier 2012 par 

Il m’est resté de l’enfance une impression lointaine et pourtant vive de « fête étrange  » (pour reprendre l’expression du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier). Les images sont lumineuses mais souvent floues. Très tôt, j’ai rencontré l’ailleurs dans les autres  : la petite amie hollandaise dont les origines me rappelaient mes mythologies d’exil familial. Les compagnes haïtiennes de la petite enfance. Les mains sénégalaises presque bleutées qui m’ont bercée. L’ami mexicain, son accent, son rire sonore et son atelier de bijoux. La grande amie chilienne et sa famille qui ont été plus, pour moi, refuge que réfugiées. La tourmente dans les yeux et dans le cœur de l’amie libanaise et ce garçon, libanais lui aussi, le premier embrassé comme ça, avec la langue. Chacun avec son histoire fabuleuse. Et je me souviens d’avoir rêvé que moi, enfant blonde aux yeux bleus, je troquais ma peau de lait pour l’or de celle de Yoko Tsuno ou pour l’ébène des femmes que je voyais sur les cartes postales envoyées d’Afrique. En rêve, je troquais ma peau de lune d’hiver pour d’autres lueurs.

Les rencontres de l’enfance et l’éclectisme de ma mère ont ainsi marqué mes penchants culinaires, musicaux et artistiques. Ainsi, je ressens une même poignante nostalgie à l’écoute de certaines chansons de Brel, de Félix ou de Touré Kunda. Je me sens plus de goût pour le taboulé que pour le pâté chinois, pour le houmous que pour les cretons, pour le spanakopita que pour les fèves au lard. J’ai longtemps demandé pour mon anniversaire qu’on me cuisine un poulet yassa. Et je n’oublierai jamais que c’est ce plat sénégalais que j’ai mangé la veille de mon accouchement.

Je dois à ma mère, qui est et qui a été très belle, d’avoir fait vivre tout autour de nous une pluralité de mondes et d’avoir fait entrer dans mon existence ces métissages et ces rencontres qui donnent tant de beauté à la vie.

Une partie de mon rapport à la littérature tient de cette fête étrange. Si je reconnais toute l’importance de la connaissance d’une littérature nationale, mes amitiés et mes amours littéraires ne connaissent pas d’ancrage national. Et je me retrouve chez ceux qui partagent cet esprit. D’où, de toute évidence, mon intérêt (de lectrice et professeure) pour les écrivains proches du manifeste Pour une littérature-monde et des écrivains de la migrance ou de la « rencontre  » (entendu au sens très large). La parution du manifeste chez Gallimard, en 2007, nous rappelait que la diversité des identités et des parcours de ceux qui écrivent en langue française représente une phénoménale richesse (et jamais un appauvrissement). Que tout écrivain sait que, même s’il a un passé, une enfance, des lieux de mémoire, appartient d’abord à l’horizon de la littérature. Que tout écrivain, comme tout lecteur, lorsqu’il lit, peut s’identifier avec des œuvres pour des considérations qui n’ont rien à voir avec les nations (ou encore les religions). Que nous trouvons dans la littérature, comme le rappelait Yvon Rivard dans le discours qu’il a prononcé à l’occasion de la remise du prix Jean-Éthier-Blais, ce qui nous est commun (notre fragilité, notre étrangeté, la puissance ravageuse de nos désirs). Que la littérature, qui nous permet de nous comprendre, est aussi, comme l’écrit Anna Moï dans le manifeste, une invitation à « être l’autre ». Notamment parce qu’elle procède par la narration et repose sur notre imagination (celle qui permet aux enfants tous ces jeux de rôles que nos vies figées d’adultes responsables nous ont fait oublier).

Ce n’est pas une question d’exotisme qui figerait ce mouvement dans la réduction de l’autre à sa différence. C’est la reconnaissance de la part fondamentale de liberté dont procède la littérature.

Les récents romans de Perrine Leblanc et d’Élise Turcotte, par exemple, m’ont semblé tenir de cette liberté, de ce déplacement. Dans L’homme blanc, le premier et fort acclamé roman de Perrine Leblanc, on entre de plain-pied dans un univers russe qui agit comme un formidable révélateur des grandeurs et misères de la condition humaine. Guyana, le tout dernier roman de la grande romancière et poète Élise Turcotte, nous dévoile l’énigme et la beauté d’univers lointains, à la fois celui de ce petit pays d’Amérique latine, le Guyana, et celui de la secte de Jim Jones qui s’y était établie avant de commettre un des plus terrifiants massacres du XXe siècle. Ces œuvres nous parlent d’autres et d’ailleurs  ; elles nous racontent d’abord ce que, humainement, nous sommes.

Ulysses, Achille, Œdipe et Antigone étaient Grecs. La reine de Saba Éthiopienne, Salomon le sage, son amant, israélite. Hamlet et Ophélie, Danois. Don Quichotte et Sancho Panza, Espagnols, tout comme le Grand Inquisiteur.

Nous sommes le mouvement.

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