Politique

Des châteaux de sable dans l’engrenage


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Des châteaux de sable dans l’engrenage

Le désabusement constitue un état affectif plus ou moins répandu parmi celles et ceux qui font profession de jeter un regard critique sur les dynamiques sociales de notre époque. Devant l’ampleur apparente des problèmes qu’un œil avisé imputerait à la logique de notre système politico-économique, face à l’irrationalité d’un marché acéphale qui n’engendre que dégradations en tous genres sous couvert d’équilibres optimaux, et au vu de l’incurie de nos dirigeants pour qui la notion de « bien commun » n’évoque plus guère que les rêveries confuses, surannées et dangereuses des rouges de naguère, la passivité de ses concitoyens provoque souvent chez l’observateur un soupir agacé. Pour qui prétend penser et sentir l’injustice profonde de notre monde, s’expliquer les causes de la « servitude volontaire » de ses semblables – et de lui-même – s’impose comme une tâche dont l’impétus exprime un mélange d’espoir résiduel et de déception axiomatique devant la puissance atone du peuple, canalisée qu’elle semble être dans les vertiges aliénants de la consommation et engourdie par la somnolence d’une soi-disant « fin de l’histoire ».

L’an de grâce 2011 allait donner matière à réfléchir à ces pessimistes de premier ordre qui, tel l’auteur de ces lignes, avaient depuis longtemps cessé de compter sur la possibilité d’un réveil politique de cet Occident obèse et calamiteux. Surgie dans le sillage d’un « printemps arabe » gros de promesses avortées, une mouvance allait secouer la léthargie du monde dit développé et braquer sur ses principes fondateurs la lumière crue de la critique en actes. « Occupy Wall Street, Occupy everywhere », le mot d’ordre était lancé, et pendant quelques semaines où la surprise, la curiosité et une certaine dose d’enthousiasme rallumèrent l’élan de la famélique intelligentsia de gauche, on se prit à croire de nouveau dans le pouvoir de l’humanité de réfléchir et décider de son destin. L’indignation n’était plus seulement cette espèce de reflux gastrique qui accable souvent le promeneur solitaire, mais un sentiment désormais capable de fédérer les énergies de tous et de chacun pour les faire servir à l’édification d’un autre monde possible.

Déferlante imprévisible, ce genre de vague scélérate dont les marins craignent la sournoise apparition, le mouvement d’occupation a gonflé à bâbord, feignant de briser et d’engloutir l’esquif chimérique de la ploutocratie mondiale. Alors que trois années de crise économique s’étaient enchaînées sans que la riposte ne dépasse le stade des vœux pieux et d’une re-régulation timide des pratiques de la « phynance », le clairon de la révolte sonnait enfin son chant exaspéré. De nos jours où le monde social n’apparaît plus que comme l’« espace lisse » où s’entrecroisent de multiples flux de marchandises, d’informations, d’images, de virus et de personnes, une frange de volontaires hirsutes et dépenaillés s’est donnée comme mission d’interrompre la circulation générale. Dans le répertoire des actions politiques praticables, l’occupation de l’espace public, sans autre but que sa propre perpétuation, s’est voulue le rappel incessant de la possibilité d’autre chose, ce qui exigeait de marquer un temps d’arrêt. Ce qu’il s’agissait d’occuper, en ce sens, c’était moins l’espace que le temps.

Démocratique en son essence, et ce, jusqu’à la caricature des « guili-guili » digitaux censés rendre compte de la « température » des participants aux journalières assemblées générales, le mouvement d’occupation, dans son désœuvrement revendiqué, a su retrouver l’esprit de la scholê des anciens Grecs, selon qui le loisir, ce temps soustrait aux affres du travail et de la reproduction de la vie biologique, devait permettre d’acquérir les vertus et l’intelligence nécessaires à la participation civique. Dans la frénésie de notre culture postmoderne, où la vitesse et la performance sont célébrées comme parangons d’humanité, le simple fait de prendre une pause pour réfléchir ensemble à l’orientation de nos vies, au sens de nos actes et aux effets de nos structures collectives avait quelque chose de profondément radical. Un slogan a su capter la signification de ce geste interrupteur : « I lost my job, I found an occupationj’ai perdu ma job, j’ai trouvé une occupation. » Occuper Wall Street, c’était d’abord s’occuper soi-même et de soi-même, suspendre les routines d’un quotidien robotisé, et retrouver, sous l’amas des évidences qui contraignent la pensée et l’action à un parcours circulaire, le bout d’un fil qui nous lie aux autres et qui nous tire vers un monde encore à faire.

Karl Marx fut de ces figures qui, dans les campements d’indignés, n’eut pas trop l’heur de plaire. On s’en méfiait comme d’un vieux réflexe autoritaire, comme d’une pensée préfabriquée dont il fallait se déprendre pour réfléchir à nouveaux frais notre expérience du monde. Karl Marx disait tout de même que dans une société communiste, où nul ne serait plus contraint par la division du travail à n’être et à ne faire qu’une seule chose, chacun serait libre « de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique après le repas ». Certes, sur les dalles du parc Zuccotti ou au pied de la Tour de la Bourse, la chasse, la pêche et l’élevage sont pour le moins difficiles à pratiquer, et encore moins aisés lorsque l’on partage une yourte avec des vegans radicaux.

Qu’à cela ne tienne, au sein de ces espaces restitués au droit du commun, le temps rendu libre par la suspension du travail salarié et des échanges monétaires, par l’organisation volontaire de la cuisine collective et des autres nécessités pratiques du quotidien a permis l’émergence, matin, midi et soir, d’une « critique critique » fervente et protéiforme. À celles et ceux qui auraient souhaité entendre une liste de griefs et de revendications bien hiérarchisés et soutenus par un argumentaire de type scolastique, le socialisme non scientifique des Occupants rétorquait un brouhaha retors à toute mise en récit journalistique. La seule idée émanant des campements qui s’approcha de la « clip » télévisuelle fut par trop énorme pour être dite sur les ondes. « Nous sommes les 99%! »

Slogan fort curieux pour qui s’y attarde, il proclamait à la fois la division intrinsèque du social et son unité phantasmée. Si ce n’était du 1% qui vampirise nos vies, nous ne ferions qu’un, semblait-il dire. En cette ère où l’apparente horizontalité des réseaux laisse croire à l’immédiateté et à la transparence de tous les rapports humains, les dominants, qui pensaient bien avoir réussi le coup du diable, soit d’avoir persuadé les hommes de leur inexistence, se s’ont vus soudainement démasqués. Cette rhétorique a eu le mérite de réintroduire dans ce qui nous reste de conscience historique l’idée du conflit, de son caractère dynamique et créateur – « Polemos est père de toute chose » (Héraclite) – et aussi le goût de nous battre contre ceux qui, vautrés dans l’indolence et une richesse scandaleuse qu’ils estiment méritée, ont vocation d’exploiter les autres. En termes d’analyse critique de la domination et du partage des richesses, fustiger le 1% s’avérait peut-être bancal. En termes de pratique symbolique, par contre, voilà qui ravivait un spectre qu’on aurait cru évanoui, celui de la séculaire lutte des classes.

Ce serait un signe de mauvaise foi que de demander des comptes à celles et ceux qui prirent sur eux-mêmes de développer de nouvelles formes de savoir-vivre basées sur le partage et la réciprocité, et qui, ce faisant, se sont engagés sur les voies incertaines d’une expérience sociale inédite, afin qu’ils battent leur coulpe de leur échec avéré. La surprise et l’indécision dissipées, la réaction des autorités fut en effet brutale, coordonnée et sans appel : « Vous êtes bien sympathiques, mais la farce a assez duré. » Avec une certaine lassitude, les acteurs du mouvement reconnurent aussi, parfois, le cul-de-sac tactique dans lequel ils s’étaient emmurés. L’escalade dans les moyens ne pouvait que déboucher sur une violence qu’ils se refusaient à bon droit d’assumer, mais encore eut-il fallu avoir une vision du but à atteindre. Du reste, s’ils n’avaient aucune demande à formuler, c’est qu’il n’y avait non plus personne à qui les adresser. C’est qu’en somme, le 1% qu’il s’agissait de dénoncer n’a pas son lieu sur Wall Street ni dans quelque autre espace susceptible d’être occupé.

Deux utopies se sont fait face sans se toucher durant ces quelques semaines : d’une part celle d’une joyeuse bande d’idéalistes, convaincus de la possibilité d’inventer, par l’occupation d’un périmètre urbain, de nouvelles manières d’être les êtres sociaux que nous sommes, et d’autre part ce lieu, géographiquement inassignable – u-topos – où campent dans leur délire comptable les soi-disant maîtres du monde. Alors que l’exemple des premiers demeure inspirant, même s’il a révélé les limites du partage, le ricanement des seconds, cavalant vers l’abîme, continuera de hanter nos nuits. Pour combien de temps encore?

Politologue de formation, Jean François Bissonnette habite Ottawa.

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