Rencontre avec Hervé Kempf, journaliste et écrivain

Rencontre avec Hervé Kempf, journaliste et écrivain

11 novembre 2011 par 

Hervé Kempf, L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Seuil, 2011, 192 p.

En février dernier paraissait aux éditions du Seuil L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, de l’auteur Hervé Kempf. L’auteur nous avait offert précédemment deux ouvrages inspirants, Comment les riches détruisent la planète (2007) et Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (2011). Dans ce nouvel essai, Kempf prend la crise écologique comme prétexte pour faire l’état des lieux de la démocratie en Occident. Selon lui, le capitalisme mène à un glissement de la démocratie vers une forme oubliée de système politique, l’oligarchie, soit le pouvoir de quelques-uns sur tous les autres : « un cercle restreint de puissants discuteraient, en conclave, de décisions qu’ils imposeraient par la suite à l’ensemble des citoyens ». Pour relever les défis du XXIe siècle, nous devons apprendre à partager le monde avec les autres habitants de la planète. Pour ce faire, il nous faut revenir à une démocratie bien vivante.

À la suite de son passage à Rimouski, le 6 mai dernier, dans le cadre de sa tournée québécoise, Hervé Kempf a accepté avec gentillesse de répondre à quelques questions du Mouton NOIR. C’est avec plaisir que nous vous présentons ses réflexions sur différentes questions d’actualité.

Stéphane Poirier – À la suite de votre visite au Québec, comment pourriez-vous décrire notre situation face à l’oligarchie ?

Hervé Kempf – J’ai passé 15 jours au Québec cette année, c’est une durée un peu courte pour porter un jugement assuré, et je resterai donc prudent. Cependant, depuis plusieurs années, j’y viens régulièrement et le Québec me paraît suivre la même tendance que les autres pays occidentaux : une perte progressive de la vitalité de l’esprit démocratique, le poids très fort de l’argent et des lobbies sur le pouvoir politique, la présence excessive de la télévision et de la publicité dans l’espace public.

S. P. – Pensez-vous que le Plan Nord du gouvernement Charest est profitable pour la collectivité québécoise ?

H. K. – Tous les éléments d’information dont je dispose font penser que le Plan Nord poursuit et élargit l’exploitation des ressources naturelles du Québec. Il aura des impacts très lourds sur l’environnement, que ne dissimulera que pour les naïfs la création de quelques parcs naturels. De surcroît, les revenus qui seront tirés de cette invasion d’espaces à peu près vierges ne semblent pas tant devoir profiter au peuple québécois qu’à des compagnies minières et à des intérêts financiers. Même si cela n’était pas le cas, on pourrait critiquer le Plan Nord comme on critique l’exploitation désastreuse des sables bitumineux en Alberta. Enfin, tout le Plan Nord aggravera encore la situation d’assujettissement économique du Québec à l’égard des États-Unis : une situation de simple fournisseur de matières premières.

S. P. – Croyez-vous, avec la crise écologique mondiale, à un retour en force des valeurs sociales démocrates au sein des sociétés occidentales ?

H. K. – Oui, il y a un retour de la volonté démocratique dans le monde, mais pas plus dans les pays occidentaux qu’ailleurs : les révolutions tunisienne et égyptienne, la lutte très courageuse du peuple syrien, mais aussi l’impressionnant mouvement social qui se déroule au Chili depuis six mois, voire la transition démocratique qui s’est produite au Niger montrent que le désir démocratique – c’est-à-dire de la participation de tous à l’élaboration du destin commun – est un désir universel. Ce retour de la volonté démocratique découle de la crise globale, aussi bien financière qu’écologique : il devient de plus en plus clair que la logique oligarchique de pouvoir et d’inégalité crée un désordre économique majeur tout en détruisant l’environnement planétaire.

S. P. – Selon vous, est-il possible d’envisager l’économie de demain autrement qu’en une économie basée sur la croissance ?

H. K. – Non seulement c’est possible, mais c’est absolument nécessaire, tout au moins pour les pays dits riches, c’est-à-dire les pays d’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon. D’une part, il faut sortir de l’idée même de croissance du PIB (produit intérieur brut) : cet indicateur ne prend pas en compte la destruction de l’environnement par l’activité économique, alors que c’est un paramètre absolument vital pour l’avenir de l’humanité. De même, la croissance économique ne nous dit rien du bien-être d’une société et n’a pas mécaniquement un effet positif sur l’emploi. Donc, il est indispensable de se débarrasser de cet indicateur, la croissance, qui est aussi faux qu’une boussole qui n’indiquerait pas le nord.

D’autre part, nous sommes dans une phase historique de convergence des niveaux de vie. Il n’y a aucune raison qu’un Haïtien ou un Chinois vive beaucoup plus pauvrement qu’un Québécois ou un Français. Or, si tout le monde vivait au même niveau de consommation matérielle et énergétique qu’un habitant des pays du nord, la pression écologique deviendrait globalement insupportable. Nous allons donc vers un niveau intermédiaire, ce qui se traduit par une baisse de la consommation matérielle pour les habitants des pays du nord. Mais nous pouvons réorienter notre activité vers des domaines à moindre impact écologique, répondant mieux aux besoins sociaux, et capables de créer de nombreux emplois : l’éducation, la santé, la culture, une autre agriculture, une autre politique de l’énergie et des transports, la restauration de l’environnement, etc. Il s’agit en fait de s’appauvrir matériellement pour s’enrichir dans les biens communs. Mais pour aller dans cette direction, une condition essentielle est de réduire radicalement l’inégalité : afin que les classes moyennes occidentales sentent que la transformation écologique se fait dans l’équité, et aussi pour changer le modèle de surconsommation qui est propagé par l’oligarchie.

S. P. – Comment le citoyen peut-il arriver à changer les choses dans un monde où le pouvoir oligarchique est si important ?

En ne restant pas seul ! Depuis 30 ans, la culture capitaliste nous a tous enfermés dans l’individualisme et la compétition, en nous persuadant que rien ne comptait d’autre que notre propre succès, en tant qu’individu, et que si nous échouions, c’était aussi dû à nos défauts et à nos incompétences. Il faut commencer à s’émanciper de cette philosophie de l’égoïsme. Cela signifie chercher à s’unir, entrer dans un collectif, s’intéresser à la chose publique, participer aux discussions collectives, lire les journaux et les bons livres, s’associer… Un bon outil de libération personnelle est de se débarrasser de la télévision – c’est comme arrêter de fumer, au début, on a du mal, mais bientôt on découvre la richesse du temps libre, de la conversation avec les proches, de l’amitié, des possibilités de réflexion, des spectacles publics, etc. Et puis, il nous faut recultiver le sentiment du courage, ne pas se résigner. Avoir le courage de changer soi, à titre personnel, mais aussi celui de changer avec les autres. Redécouvrir et redonner une valeur à la vertu dans nos actions, surtout en politique, me semble indissociable de la réflexion sur les politiques à mener.

Entrevue réalisée le 25 octobre 2011.

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