Champ libre

À toi de Kim Thuy et Pascal Janovjak

Par Thuy Aurélie Nguyen le 2011/11
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Champ libre

À toi de Kim Thuy et Pascal Janovjak

Par Thuy Aurélie Nguyen le 2011/11

À toi de Kim Thúy et Pascal Janovjak est un livre fait du tissage, du métissage de deux voix qui se rencontrent, se répondent et s’unissent l’une à l’autre. Elle est cette femme qui a quitté le Vietnam en boat people à l’âge de 10 ans, fuyant le régime communiste et trouvant une terre d’accueil à Granby. Couturière, interprète, avocate, cuisinière, mère de deux enfants et désormais écrivaine avec son premier roman Ru, celle que ses professeurs de français avaient jugée irrécupérable est désormais une porte-parole de la langue française dans le monde. Il est cet homme né en Suisse d’une mère française, d’un père slovaque, et qui, après avoir travaillé en Jordanie, au Liban et au Bangladesh, réside désormais à Ramallah en Cisjordanie, au cœur des territoires occupés de la Palestine, où il attend son premier enfant et se consacre à l’écriture. Ils se rencontrent à Monaco, lors d’une remise de prix. Leur coup de foudre est littéraire autant qu’identitaire et ce sont les fruits de ce dialogue qu’ils nous offrent dans À toi, sous la forme d’un échange de courriels.

Leur histoire est celle de l’exil, de la guerre, de l’écart entre leurs différents pays d’appartenance. Cette posture d’entre-deux, où l’on n’est jamais tout à fait d’ici ni tout à fait d’ailleurs. L’une des questions qui sous-tend l’œuvre est comment habiter cet espace suspendu entre deux continents, entre deux temporalités. Kim Thúy se sent partout à sa place – « je suis comme l’eau : j’épouse la forme du contenant, sans savoir comment résister » – tout en vivant un sentiment d’étrangeté lorsqu’elle revient dans son pays d’origine, où on la prend pour une Japonaise à cause de ses seins, de sa peau pâle et de ses yeux bridés. Même au Québec, au milieu de sa famille, une sensation d’irréalité la saisit parfois. « Souvent, quand je reviens tard, au milieu de la nuit, pendant que rêvent mes enfants, je m’assois au salon durant de longues minutes pour me convaincre que ce lieu est ma demeure, mon point d’ancrage, mon adresse sur terre. »

Pascal Janovjak, quant à lui, ressent la séparation voire l’exclusion qui accompagne parfois le métissage et l’expatriation. « Bien après le cocon de l’enfance, j’ai souvent eu l’impression de vivre dans des bulles. Celles de la différence : être slovaque en Suisse, suisse en France, français ailleurs, expatrié en Asie, riche parmi les pauvres. […] derrière chaque obstacle, derrière chaque paroi s’en dresse une autre ; et comment faire pour en sortir vraiment, sortir vraiment de soi ? Tout le défi est là, pour qui commence sa vie à l’abri d’un placenta et va la finir entre les planches d’un cercueil : sortir, brûler ses poumons à l’air, sa peau au soleil. »

Au détour de cet échange se dévoile une réflexion sur le sens de l’Histoire et sa répétition. La colonisation, le rapport de force et de domination entre les peuples – « ainsi le bourreau devient-il modèle, et le mépris de soi dépasse-t-il parfois la haine de l’autre » –, les murs que l’on érige pour éviter de se frotter à la différence, les barricades de nos peurs qui font de l’autre un monstre sanguinaire… Leur écriture, sobre et subtile, nous invite à sortir de nos enfermements, à nous avancer, désarmés. À consentir à cette irréductible différence qui nous sépare irrémédiablement de l’autre et qui fonde pourtant la singularité de chaque être humain.

Les souvenirs qui remontent à leur mémoire sont autant de perles enchâssées dans un tissu plus lâche. Nous nous retrouvons plongés dans les rues de Hanoï, parmi le brouhaha de centaines de motos et de bicyclettes ou au milieu des pêchers en fleurs et des arbustes lourds de kumquats, au moment du nouvel an. Nous faisons la récolte des olives à l’abri de l’accueillante intimité des arbres ou nous marchons dans le désert de Jordanie, où les crânes blanchissent dans le sable. Il y a dans ces deux âmes une même sensibilité, une même attention aux petites choses, aux détails qui éclairent le quotidien et qui permettent de ne pas sombrer dans la terreur, la folie ou la nostalgie d’un passé révolu.

On aurait aimé, sans doute, que la réflexion ne fasse pas qu’effleurer des sujets essentiels au fil de la plume. L’intérêt du lecteur est moins présent lorsque les auteurs partagent leur trajectoire actuelle d’écrivains qui parcourent le monde et qu’ils nous parlent de leur chambre d’hôtel ou de leur difficulté à se rejoindre. Mais ces passages moins pertinents ne suffisent pas à effacer la beauté et la force d’un texte tout en nuances qui esquisse le portrait de ces êtres rencontrés un jour sur la terre. Ceux qui ont frôlé la grâce, traversé l’horreur et tentent d’aimer en dépit de la fragilité ineffable de la vie. « Je crois que ceux qui ont couché avec l’horreur cherchent à côtoyer la pureté ou une certaine innocence afin d’en revenir… de réduire justement cette distance dont tu parles. Alors, ne bouge pas, reste afin de lui donner le temps de marcher jusqu’à toi, jusqu’à la lumière, jusqu’à l’humain qu’il était. »

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