Photographier le miracle

Marius Jomphe au Musée de la Gaspésie

Photographier le miracle

29 septembre 2011 par 

Un léger voile de glace, étrangement suspendu dans l’air du matin, épouse le relief de quelques herbes délicates. Chorégraphie complexe des textures, apparition onirique de bulles d’air à travers les cristaux, filtre de givre blanc qui apaise la rigueur du sol; plus que la fragilité de l’ensemble, dont l’équilibre échappe à l’entendement, c’est la beauté du système qui étonne et émeut. L’exposition Par la nature, qu’il est possible de visiter jusqu’au 7 octobre 2011 au Musée de la Gaspésie, à Gaspé, présente une trentaine de photographies qui célèbrent l’extraordinaire et l’indicible.

« — Marius Jomphe, qu’est-ce que vous photographiez ? Je photographie le miracle. »

Au vernissage, le 17 juin dernier, les sourires radieux et les silences méditatifs se transformaient parfois carrément en larmes d’éblouissement. Loin de la photographie conceptuelle, les images de Marius Jomphe imitent le chemin de la musique, esquivent l’intellect et courent directement vers l’âme pour y allumer quelques bougies. « Les phénomènes naturels ne peuvent se réduire à leur simple description. On a beau avoir un manuel de 500 pages qui décrit avec précision ce qu’est un arc-en-ciel, cela n’épuise pas le mystère et la beauté de cette expérience », explique-t-il. Dans cette exposition, aucune photo n’a de titre qui viendrait en arrêter le sens et diriger intellectuellement l’interprétation. L’œuvre, qui contient une infinité d’intentions et de virtualités, atteint ainsi la grandeur et flirte avec l’infini.

Par l’intransigeance de son humilité et son refus de signer ses photographies, on devine que Marius Jomphe n’est pas là pour s’exprimer, mais pour servir. Il souhaite faire vivre au spectateur cette heureuse communion avec la nature qu’il a la chance de vivre quotidiennement à travers de longues randonnées contemplatives, véritables rituels de l’étonnement : « Mon travail de photographe, c’est de partager, quand c’est possible, cette expérience, en la traduisant dans le langage photographique. » En témoigne ce peuplier, photographié à l’automne, dans la flamboyance de ses feuilles rouges. Sa grâce est d’autant plus majestueuse que le cadrage choisi n’en montre qu’une infime partie ; le foisonnement des feuilles rouges déborde du cliché, décuplant la sensation d’abondance. La générosité de la nature, ainsi ressentie, appelle un autre sentiment, cher au photographe : la reconnaissance. « Parfois, à la fin du spectacle que m’a offert la nature, j’applaudis pour la remercier. »

À la racine de cette foi inébranlable dans la beauté du monde, une expérience originelle, vécue à 5 ans : « J’avais de l’eau jusqu’aux genoux, il y avait le reflet du soleil sur l’eau, en mille papillotements. Il y avait moi, il y avait le monde ; j’eus à ce moment une conscience aiguë de la réalité. » C’était sur la Côte-Nord, là où l’enfance de Marius fut marquée par le granite qui domine le paysage. Encore aujourd’hui, son amour de la pierre laisserait pantois le plus zélé des géologues. Une photo de l’exposition montre d’ailleurs un imposant amoncellement de sédiments rocheux, dans une composition qui saisit avec une clarté inouïe la poussée tellurique active depuis des milliers d’années. Marius a retrouvé dans la Gaspésie, qu’il habite depuis 32 ans, ce décor minéral qui relativise l’ego : « En ville, la moindre action a son importance, mais côtoyant les roches, nos projets personnels reprennent leur juste place dans la durée géologique. »

Bien sûr, Marius Jomphe est conscient de vivre dans une culture visuelle conditionnée par l’image désenchantée et utilitaire. Il sait que la profusion des images sécrète le vide et que la vitesse de leur déferlement ne fait que lever de grands souffles d’indifférence. Dans ce désert venteux, le photographe s’acharne pourtant à planter des images verticales et sacrées. Devant ces drapeaux presque anachroniques, le spectateur n’a d’autres choix que de s’arrêter un instant, surpris par une émotion insoupçonnée. Les photographies de Marius Jomphe réhabilitent l’émerveillement dans notre rapport à la nature, rappellent à nos yeux leur capacité de fascination. Mais surtout, elles redonnent à l’image sa part de mystère.

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