Être une « personne de la campagne » en ce début de XXIe siècle au Québec, c’est…

Être une « personne de la campagne » en ce début de XXIe siècle au Québec, c’est…

30 septembre 2011 par 
Nous sommes en mai. Le soleil se lève sur une plaine verdoyante de Chaudière-Appalaches, ou plutôt du Bas-Saint-Laurent, ou peut-être de la Côte-Nord. À bien y penser, pourquoi pas de l’Outaouais.

Bien assis devant son ordinateur, dans un bureau qui ressemble à un chantier de construction, Simon (33 ans) termine la mise en page d’un menu pour un restaurant de la rue Saint-Denis. Simon est un jeune professionnel qui a travaillé plusieurs années à Montréal, sa ville natale, pour une boîte d’infographie. À la naissance de leur premier enfant, sa conjointe et lui ont décidé de s’installer en permanence à la campagne à la recherche d’une meilleure qualité de vie. Ils y ont déniché à bon marché une propriété qu’ils rénovent assidument. Désormais à son compte, Simon travaille principalement depuis son domicile, grâce aux nouvelles technologies de l’information maintenant disponibles dans son village (Internet haute vitesse, visioconférence, Skype, etc.). Il se rend au besoin à Montréal pour rencontrer ses clients et visiter sa famille et ses amis. Il a aussi des clients locaux et il est heureux de contribuer au développement de son nouveau milieu de vie. Simon et sa conjointe ne regrettent pas leur choix et ils se définissent sans hésitation comme des personnes de la campagne, bien qu’ils entretiennent des liens étroits avec la métropole.

Nicole (54 ans) est debout derrière la caisse enregistreuse du dépanneur dont elle est propriétaire. Elle discute avec des clients. De par son travail et son implication locale, elle connaît la plupart des résidents de sa municipalité. Entourée de ses parents, de ses frères et sœurs et de ses nombreux neveux et nièces, elle n’a jamais quitté son patelin auquel elle est profondément attachée. Cependant, depuis tout récemment, Nicole est une jeune grand-mère et elle se sent loin de ses petits-enfants et de ses enfants qui ont dû quitter la région pour des raisons professionnelles. Elle regrette de ne pas les voir suffisamment. Parfois, elle se surprend à penser qu’elle pourrait quitter son milieu pour se rapprocher d’eux à la retraite.

Non loin de là, sur la terre à bois héritée de son père, Gaston (65 ans) dépose sa scie à chaîne à côté de son VTT. Il regarde devant lui l’arbre d’une dimension impressionnante qu’il vient d’abattre. Gaston est revenu dans son village natal après avoir travaillé 30 ans dans des villes québécoises et canadiennes. Il est heureux de ce qu’il a accompli, mais c’était clair qu’à sa retraite, il reviendrait s’installer chez lui. Depuis son retour, Gaston a repris contact avec ses anciens camarades. Tous trouvent qu’il a beaucoup changé. Pourtant, à ses yeux, Gaston restera toujours « un gars de la place », comme il se définit avec fierté.

Trois cas de figure, trois « personnes de la campagne ». Mais qu’est-ce qu’être une « personne de la campagne » en ce début de XXIe siècle? Il s’agit d’une question qui trouve difficilement réponse. Être une personne de la campagne, c’est faire partie des 1 485 785 individus qui représentent 20 % de la population québécoise résidant en milieu rural1. C’est également avoir des trajectoires de vie et des expériences quotidiennes diversifiées et non rectilignes.

De façon très sommaire et non exhaustive, être rural en ce début de XXIe siècle, c’est : être natif de la campagne, de la ville ou de la banlieue, que ce soit au Québec, au Canada ou à l’étranger; avoir toujours vécu à la campagne ou y être revenu après un séjour court ou prolongé en milieu urbain; être un nouveau résident ayant connu ou non des expériences antérieures de la campagne lors de vacances chez des amis ou des membres de la famille, pendant des séjours professionnels ou en tant que touriste ou villégiateur; être jeune, d’âge moyen ou d’âge mûr; être à la recherche d’un emploi, ou parent à la maison, actif comme salarié ou travailleur autonome, à la semi-retraite ou à la retraite; être agriculteur, commerçant, traducteur, électricien, mineur, enseignant, camionneur, technicien en informatique, artiste, agronome, chercheur, manœuvre spécialisé, courtier en assurances, restaurateur; être ouvert à la mobilité pour les activités professionnelles, de services ou de loisirs; utiliser les technologies de l’information et des communications pour l’emploi, les réseaux sociaux, les loisirs, les actualités, la consommation; être de gauche, de droite, du centre ou apolitique; vivre où se sont tissés ses racines familiales et ses repères; choisir la campagne pour accéder à une meilleure qualité de vie en raison de ses attraits (paysages pittoresques, rythme et style de vie moins stressants qu’en ville, sensation d’espace, etc.), pour occuper un emploi ou lancer son entreprise, avoir accès à une propriété ou à un logement, ou pour élever ses enfants; c’est devoir peut-être quitter la campagne à différentes étapes de la vie pour poursuivre des études, trouver du travail, se rapprocher de ses enfants et petits-enfants ou de son conjoint, avoir accès à des services de santé particuliers; partager une réalité commune qu’est la ruralité, tout en vivant dans des milieux comportant des spécificités locales avec des enjeux sociodémographiques, économiques, culturels, environnementaux ou politiques distincts.

Bref, être une personne de la campagne aujourd’hui, c’est cohabiter dans un même espace avec des individus aux origines géographiques et sociales hétéroclites. C’est être mobile quotidiennement tout en entretenant un rapport étroit tant avec la campagne qu’avec la ville. C’est s’y sentir bien, mais aussi pour certains, c’est s’y sentir loin. C’est avoir confiance en l’avenir ou s’en inquiéter. En résumé, être une personne de la campagne en ce début de XXIe siècle, c’est vivre dans un milieu qui se complexifie et qui connait de nombreuses mutations aussi bien sociodémographiques que culturelles et économiques2.

__________ Notes : 1. Selon Statistique Canada, il s’agit des personnes demeurant à l'extérieur des centres de 1 000 habitants et plus et à l'extérieur des régions comptant 400 personnes ou plus au km2. 2. À cet effet, vous pouvez consulter l’article de Myriam Simard et Laurie Guimond « L’hétérogénéité des nouvelles populations rurales : comparaison dans deux MRC contrastées au Québec » paru en 2009 dans la revue Recherches sociographiques, vol. L, no 3, p. 475-505.
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