Jean-Pierre Issenhuth, le chercheur de ponts

Jean-Pierre Issenhuth, le chercheur de ponts

15 juillet 2011 par 
Dans Chemins de sable, carnet de lecture plus que d’écriture, le temps de quelques saisons, Jean-Pierre Issenhuth « note à temps perdu ce qui [lui] vient à l’esprit » et consent, du fond de la forêt des Landes, à partager avec nous ses réflexions et ses interrogations. Celles-ci ne sont pas tant le fruit d’une introspection que d’une attention tout entière tournée vers la recherche de ce que nous pourrions appeler les lois harmoniques de l’univers. Veut-on s’aventurer à parler de ces chemins de sable, on ne sait toutefois pas par quel bout les prendre. Le dernier ouvrage d’Issenhuth fait en effet partie de cette catégorie de livres « qui ne commence[nt] nulle part et finisse[nt] partout, ou commence[nt] partout et ne finisse[nt] nulle part ». Ainsi en va-t-il presque toujours des carnets. À la manière de notes en bas de page, Issenhuth nous invite à le suivre au fil de ses nombreuses lectures. Si, au premier coup d’œil, celles-ci semblent entretenir peu de liens les unes avec les autres, étant de nature plutôt composite, on est vite détrompé, car c’est précisément là la tâche que se donne à accomplir Issenhuth, lui qui affirme chercher des ponts, tenter des rapprochements, car « tout rapprochement, toute association compensent d’une certaine manière la dispersion effrénée de l’univers ». Aussi s’efforce-t-il de trouver en toutes choses « la valeur inspiratrice de l’analogie », qui relie entre elles jusqu’aux idées les plus éloignées. Pour qui cherche à envisager le monde sous le sceau de l’unité, les oppositions ne peuvent en effet manquer d’apparaître comme un principe fécond. Issenhuth cite ici Jakob Böhme, homme de basse condition né à la fin du XVIe siècle, qui eut très tôt l’intuition de l’unité profonde de toute manifestation : « Les ténèbres sont le plus grand ennemi de la lumière et sont pourtant la cause de la révélation de la lumière. Car s’il n’existait pas de noirceur la blancheur n’apparaîtrait pas. Et s’il n’existait pas de souffrance, la joie n’apparaîtrait pas non plus. » Parce qu’il cherche des ponts, Issenhuth ne peut s’empêcher de percevoir des échos de Böhme, même  lointains, chez des penseurs aux origines et aux horizons aussi divers qu’Angelus Silesius, Georgio Agamben et Peter Handke, ou encore dans le portrait que dresse Peter Sloterdijk de Jacques Derrida. Chez Issenhuth, les auteurs se parlent, se répondent, de façon à ce que la pensée, qui doit tendre vers l’infini, ne se transforme jamais en un système fermé. Scientifiques, philosophes, écrivains et mystiques s’y côtoient sans cesse. Si Issenhuth nous invite à le suivre au gré de ses lectures, il nous invite également, avec un égal enthousiasme, à le suivre dans ses activités quotidiennes. Que serait en effet un savoir livresque qui ne prendrait pas racine dans le travail manuel ? Parallèlement à « ses loisirs intellectuels », Issenhuth cultive ainsi « la pensée des mains », entre lesquelles, nous dit-il, il ne saurait exister de lubies durables. Aussi le retrouve-t-on tour à tour auprès de ses canards et de son jardin, acteur autant que spectateur d’une nature qui se veut tantôt ingrate, tantôt généreuse. En fin observateur, il est attentif au comportement de ses colverts, à la métamorphose de son potager, soucieux de n’intervenir que lorsqu’il le faut et prenant note de ses réussites comme de ses échecs. En d’autres moments encore, on le retrouve à l’intérieur de la petite grange qu’il a bâtie au fil des ans, à l’aide de matériaux tranquillement recyclés. Cette cabane, Issenhuth l’a peu à peu transformée en une sorte de musée de la terre, y accumulant une multitude d’outils agricoles ayant jadis servi à défricher et à ensemencer les sols, à une époque où les gens se savaient encore dépendants de la terre qui les nourrissait. Ici comme dans l’écriture, on décèle chez Issenhuth un même désir d’humilité. C’est ce désir, qui prend « la forme du désir d’être un ver et de disparaître », qui l’engage à sans cesse prendre la mesure de sa juste place dans l’univers. « Par rapport à l’univers, ne suis-je pas infiniment plus insignifiant qu’un ver ne l’est par rapport à moi ? » se demande-t-il. Le principal mérite d’Issenhuth, c’est de s’intéresser à l’immensément grand comme à l’immensément petit avec un même empressement. Dans un cas comme dans l’autre, l’essentiel pour lui consiste à ne jamais oublier qu’on parle toujours « du fond de ce qu’on ne sait pas ». Ce n’est qu’à cette condition qu’on peut voir surgir des ponts, là où on ne les attendait pas. Tristement, Issenhuth nous a quittés au début du mois de juin de cette année. En attendant de le retrouver dans son prochain ouvrage, Géométrie des ombres, qui sera peut-être publié à titre posthume – on l’espère –, on peut aller le rejoindre sur ses chemins de sable, là où il nous a laissés, attentif à la vie qui se fait et se défait autour de lui.
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