dernier numéro

VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

Que nous apprennent 
les archives?

Que nous apprennent 
les archives?

4 mai 2011 par 

Après avoir présenté, dans les premiers textes de cette série, certains éléments relatifs à Toussaint Cartier, l’ermite qui vécut sur l’île Saint-Barnabé de 1728 à 1767, comme sa vocation, son alimentation ou son habitation, je voudrais maintenant aborder les différentes sources à notre disposition pour connaître le personnage, en commençant par les archives. En tout et pour tout, on compte six documents d’archives, dont quatre ont été produits du vivant du solitaire. De telles archives présentent le grand intérêt de fournir des faits bruts, confirmés par des contemporains qui agissent à titre de témoins. Ils ont en même temps le défaut d’être rédigés dans le respect des formes de la langue notariale et juridique de l’époque et donnent à lire non pas la subjectivité de l’ermite ou ses motivations profondes face au choix étonnant de la vie solitaire, mais bien la posture d’un sujet fidèle du roi face aux rouages de l’administration de l’État.

Le plus ancien document conservé est l’acte de donation du 15 novembre 1728. Devant le missionnaire récollet Ambroise Rouillard et les témoins Charles Soublevent et Basile Gagnier, le seigneur Pierre Lepage de Saint-Barnabé concède à Toussaint Cartier, de son vivant, une partie de l’île pour qu’il puisse y faire des foins, de la pêche et du pâturage, sans toutefois pouvoir la vendre. À sa mort, l’ermite s’engage à rendre la terre au seigneur ou à ses descendants, «attendu que ledit Cartier s’est expliqué avec ledit sieur Lepage qu’il ne voulait pas se marier et qu’il voulait se retirer dans un endroit seul afin de faire son salut». En contrepartie, le seigneur s’oblige à traiter l’ermite comme un enfant de sa famille. Advenant que le solitaire, dans son grand âge, soit obligé de quitter l’île, le seigneur ou ses descendants, en échange de la rétrocession de la terre, prennent l’engagement de le nourrir et de l’entretenir dans leur maison. L’ermite signe le document de sa marque, une croix qui est la signature usuelle des analphabètes.

Le deuxième document où apparaît le nom de Toussaint Cartier est l’acte de mariage de Pierre Laurent et Marie Halard. L’union a été célébrée le 20 avril 1729 par Ambroise Rouillard devant le seigneur, l’ermite et quatre autres témoins. Toussaint Cartier déclare «ne savoir signer».

Le troisième document est un acte de cession passé le 24 mars 1764 entre l’ermite et Pierre Lepage de Saint-Barnabé II, tuteur de son neveu Louis Lepage de Saint-Germain, devant Paul Demolé, capitaine de milice de la paroisse, Jean Pinaut, officier de la milice, et Louis Banville. L’ermite y est décrit comme «faisant les fonctions de solitude sur l’île Saint-Barnabé». Ce document est surprenant, dans la mesure où, pour l’essentiel, il ne fait que rappeler les clauses de l’acte de 1728, et cela peut-être en raison de la minorité du nouveau seigneur. On trouve néanmoins deux nouveaux détails. D’une part, l’ermite « se trouvant trop âgé à présent et à la veille de ne pouvoir plus sortir de sa solitude » s’engage à céder, après sa mort, au seigneur ou à ses héritiers, non seulement la terre qu’il occupe sur l’île, mais également les maisons et les autres bâtiments qui s’y trouvent. D’autre part, autre nouveauté, le seigneur s’oblige à fournir à l’ermite une vache laitière à tous les printemps et à la reprendre à l’automne. Enfin, si Toussaint Cartier ne pouvait plus vivre sur l’île, le nouveau seigneur réitère l’engagement de son prédécesseur de le reprendre chez lui, de le laisser vivre dans sa solitude et d’en avoir soin « comme de son propre père ». Toutes les personnes présentes signent, sauf l’ermite « qui a déclaré ne le savoir » et qui « a fait sa marque ordinaire ».

Le quatrième document est l’acte de sépulture établi par Ambroise Rouillard le 30 janvier 1767. Le missionnaire précise que l’ermite était âgé d’environ soixante ans et que son corps a été inhumé dans l’église, privilège d’ordinaire réservé aux seigneurs et aux ecclésiastiques.

Même après sa mort, le nom de l’ermite continue d’être mentionné dans les archives notariales. Ainsi, dans le compte de tutelle des biens administrés par Pierre Lepage de Saint-Barnabé II pour son neveu, en date du 28 mars 1772, le tuteur s’engage à rembourser une partie des profits qu’il a perçus sur les grains et les foins « provenant du désert que le feu ermite y avait fait ».

Enfin, à la fin du XIXe siècle, le 20 juillet 1885, Louis-Jacques Lepage donne un terrain sur l’île Saint-Barnabé à la Corporation épiscopale de Saint-Germain de Rimouski pour que l’on y érige une chapelle consacrée à saint Barnabé. Le 11 juin 1887, c’est en fait une simple croix que le vicaire général Edmond Langevin bénira en l’honneur du saint, à défaut de pouvoir la consacrer à Toussaint Cartier qui ne fut jamais béatifié ni canonisé.

Les quelques faits que ces documents permettent d’établir sont évidemment précieux, mais les archives n’épuisent pas le mystère de l’individu qu’était l’ermite. Au fond, chercher à comprendre Toussaint Cartier sur la foi de ces seuls documents revient à décrire la personnalité de quelqu’un à partir d’un acte de naissance, d’un contrat de mariage ou d’une déclaration de revenus.

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