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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

Être c’est être différent<sup>1</sup>

Être c’est être différent1

4 mai 2011 par 

En février dernier s’est tenue à Rimouski une formation intensive en art performance et art interdisciplinaire. Organisé en collaboration avec le Conseil de la culture du Bas-Saint-Laurent, cet atelier collectif de deux jours et demi suivi d’une semaine de coaching individuel a permis à plusieurs artistes de la région – Sandra Belzile, Anjuna Langevin, Roger Langevin, Marquise Leblanc, Véronique O’Leary, Anne-Sophie Picard, Danielle Brabant et Valérie Sabbah – de se familiariser avec les principes de cet art de la communication directe afin de l’introduire dans leur processus de création respectif.

Lorsque nous entendons la dénomination «art performance», notre premier réflexe est de l’associer à la notion de rendement. Le mot performance est synonyme d’efficacité dans différents domaines tels le sport, l’entrepreneuriat, la bourse, etc. Ce terme fait également référence à la qualité d’interprétation d’un artiste. Mais voilà que la pratique de l’art performance, dont on relate les débuts dans les années 20, tend à actualiser un déplacement incessant de nos limites en questionnant nos manières d’être, d’agir, d’associer l’art à la vie ainsi que nos relations avec autrui. Tout en employant la terminologie du mot performance, ces artistes ont à cœur de propager une version plus intériorisée du dépassement tout en se réappropriant les paramètres de la notion d’efficacité.

«Et de là, on arrive à la question de savoir qui ou quoi agit dans une oeuvre d’art, et comment? 2»

Il est difficile de définir précisément la pratique changeante de la performance puisque les performeurs s’investissent dans une redéfinition constante de cette pratique artistique en proposant des suites d’actions personnalisées, engagées et éphémères. Ils combinent alors des éléments de natures différentes et choisissent des procédés en lien ou non avec des disciplines artistiques reconnues. Le corps, l’espace, le temps, le déploiement d’une présence authentique bien ancrée dans le ici et maintenant au service d’une structure d’actions à la fois déterminée et aléatoire en sont les principaux matériaux. L’art performance est avant tout une forme de résistance face à ce qui est considéré comme acquis ou allant de soi, mettant ainsi l’artiste performeur dans un état de risque et d’urgence devant les mises en situation qu’il crée de toutes pièces et dans lesquelles il s’investit publiquement.

Comme l’affirmait, dans les années 70, l’artiste et écrivain Rober Racine, il y a autant de performances qu’il y a de performeurs. La pratique actuelle de l’art performance non seulement répond encore à cet adage, mais n’a jamais cessé de raffiner son rapport à l’objet, ses stratégies d’intervention, ses emprunts subtils aux autres disciplines artistiques ou autres (sociologie, anthropologie, philosophie, etc.) ainsi que d’accroître ses modalités de diffusion. Entre autres, l’art relationnel (Nicolas Bourriaud), les pratiques furtives et l’art infiltrant sont bien présents au Québec depuis les 15 dernières années, intensifiant ainsi la présence du mode performatif dans une variété croissante de propositions artistiques considérées comme étant connexes à l’art performance.

La dimension autocritique instaurée par l’art performance face à ses propres réalisations a favorisé une expérimentation bien réelle des différents degrés de proximité et de participation qu’il est possible de vivre, en temps réel, avec le spectateur. C’est en entendant les commentaires de l’audience, lors de la présentation qui a eu lieu à la fin de cette formation, que nous avons pu mesurer la réelle contagion qui s’est propagée entre les performeurs et ce public très attentif.

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Notes: 1.    Cette phrase vient de l’artiste européen Ben qui a beaucoup contribué à considérer le geste quotidien comme un geste d’art, notre façon de faire de l’art étant intimement reliée à la vie et vice-versa. Toute action peut alors être entrevue comme une œuvre d’art. Ben est maintenant entré dans notre vie puisque certaines de ses phrases ont été reproduites sur différentes fournitures de papeterie devenues très populaires.

2.    Le livre Action de Jens Hoffman et Joan Jonas, aux Éditions Thames &Hudson, illustre certains concepts tels que l’objet en action, l’échange et la transformation, provoquer le quotidien, le performeur en nous. Une bonne soirée de conte se mesure notamment à la qualité de la rencontre entre le conteur, la conteuse et le public. En performance, la quête de la vérité brute, authentique, du moment présent est poussée encore plus loin. Les pas pour marcher sur ce chemin se nomment risque, lâcher-prise. J’ai aimé ce chemin.

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