Contre Harper : dans l’intérêt de la démocratie

Contre Harper : dans l’intérêt de la démocratie

3 mai 2011 par 

Le 13 avril dernier, Ethos, le groupe de recherche en éthique de l’UQAR, a reçu Christian Nadeau, philosophe et professeur à l’Université de Montréal, venu présenter son dernier ouvrage intitulé Contre Harper. Bref traité philosophique contre la révolution conservatrice. Cette conférence, prévue longtemps avant l’annonce des élections du 2 mai, arrivait à point nommé pour une discussion autour du projet politique conservateur. Loin de faire dans le sensationnalisme ou la démagogie, Christian Nadeau présente des faits, que des faits vérifiables, qui ont de quoi faire frémir notre fibre socialiste, aussi ténue soit-elle!

Le titre peut sembler antinomique. Comment une révolution peut-elle être conservatrice? Christian Nadeau démontre clairement que le projet des conservateurs est révolutionnaire. Ils veulent changer la face du Canada, rien de moins. La plus grande crainte de l’auteur? Que le gouvernement canadien n’ait plus besoin des conservateurs pour gouverner le pays selon leurs idéaux parce que le gouvernement sera devenu un instrument au service du conservatisme, et non plus de ses citoyens.

Dans cet ouvrage, le philosophe a tenté de démontrer, et c’est fort bien réussi, que les conservateurs sont des gens très intelligents, de fins stratèges qui disent ce qu’ils vont faire et qui font ce qu’ils disent. Personne ne devrait être surpris de voir ce gouvernement tenter de faire disparaitre le seul outil de mesure des effets des politiques gouvernementales sur la population qu’est le recensement obligatoire. En effet, les conservateurs ne veulent plus de cet outil de surveillance derrière leur épaule. Dans leur conception de la gouvernance, les conservateurs « préfèrent l’efficacité à l’équité, et ils sont seuls à déterminer en quoi leurs actions donnent des résultats, et si ces résultats sont une bonne chose ou non ».

En philosophie politique, on distingue deux formes de conception de la vie : il y a la vie bonne et il y a la vie juste. Alors que les partisans de la gauche souhaitent une vie juste, donc l’équité entre les différentes conceptions de la vie bonne (ça, c’est le pluralisme!), les conservateurs, eux, cherchent à imposer leur propre perception de la vie bonne et pour cela, il est inutile de consulter le citoyen.

Tout ce que rapporte Nadeau dans son ouvrage provient de documents accessibles à tous, principalement d’un discours de Stephen Harper en 2003 présenté lors d’une conférence devant un think tank de droite formé de conservateurs et de libertariens membres de la Société Civitas. Lors de ce discours, Harper présente le nouveau défi des conservateurs : comme les socialistes en sont rendus à se tourner vers la propriété privée, le marché et le public-privé, le combat économique est gagné, il ne reste plus qu’à s’attaquer à la vision gauchiste d’une société juste.

Les conservateurs l’ont dit et ils le font. En élisant des juges aux idées religieuses arrêtées dans la magistrature provinciale, en s’attaquant au recensement, en contrôlant l’information grâce, entre autres, au Bureau du conseil privé ou en tentant de faire adopter une loi (C-10) stipulant que ne seraient subventionnés que les projets cinématographiques conformes à l’ordre public. Ce ne sont là que quelques exemples amenés par Christian Nadeau, des faits qui illustrent les intentions des conservateurs.

Le réel danger qui guette le pays selon Nadeau, c’est que ces refontes institutionnelles risquent fort de perdurer après le règne conservateur. Les changements seront tels que ces nouvelles façons de faire se seront peu à peu, et de façon insidieuse, intégrées dans nos mœurs et qu’il deviendra normal, voire souhaitable pour un gouvernement de proroger la chambre dès que les choses tourneront mal, par exemple. D’une mesure exceptionnelle, la prorogation deviendra une habitude, voire une nécessité. Ce qui nous semblait inacceptable, ou du moins qui n’allait pas de soi il y a dix ans, risque fort de devenir banal à long terme.

Au XVIIe siècle, John Locke, philosophe, a fait valoir les principes de base de la tradition libérale que sont la liberté de parole et de mouvement, l’égalité devant la loi, l’équité des rapports sociaux, la transparence de l’État et l’indépendance du pouvoir judiciaire à l’égard du pouvoir politique. Par des mesures mises en place depuis qu’il a été porté au pouvoir, le gouvernement Harper a réussi à miner ces cinq principes de base. « Ce qui nous choque vraiment chez les conservateurs n’est pas qu’ils aient à l’occasion, lorsque les circonstances s’y prêtaient, avancé un projet de loi contraire à nos conceptions de la justice et de la démocratie. Nous sommes indignés, car nous voyons dans leurs actions une entreprise réfléchie et très bien organisée contre la justice et la démocratie telle que nous les avons conçues jusqu’ici. »

Les conservateurs l’ont maintes fois démontré, ils agissent selon leur conscience et en parfaite cohérence. Il est à souhaiter que la population canadienne saura y voir clair avant le 2 mai et prendra une décision cohérente avec ses convictions.

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