Au beau milieu de la côte des Chimères : l’utopie de Saint-Camille

Au beau milieu de la côte des Chimères : l’utopie de Saint-Camille

3 mai 2011 par 

Ce n’est pas d’hier qu’on parle des habitants de Saint-Camille en termes d’irréductibles Gaulois. Depuis plusieurs années, l’exemple inspire. Ce laboratoire rural – communauté apprenante, innovante et solidaire – est devenu une sorte de village-modèle visité par différentes délégations, tant du Québec que de l’étranger.

En février dernier, le village dont tous envient la potion magique s’est fait tirer le portrait deux fois plutôt qu’une. Le livre de Jocelyne Béïque Saint-Camille, le pari de la convivialité (Éditions Écosociété) et le documentaire d’Isaac Isitan Saint-Camille : les irréductibles (Productions ISCA) ont été lancés presque simultanément. Deux belles photos de famille qui présentent une communauté qui n’a pas fini de faire rêver.

Pourtant, tout n’est pas rose dans ce village de 500 âmes niché au creux des vallons de l’Estrie. Si les Camillois sont bien heureux de constater que leur exemple intéresse ailleurs, ils sont surtout préoccupés par le fait de préserver leurs fragiles acquis. « C’est certain qu’on a renversé la vapeur. On a cessé d’être en déclin démographique et nous connaissons une croissance, reconnaît Benoit Bourassa, maire de la municipalité. Mais nos organismes doivent chaque année relever le défi de la viabilité à long terme. »

Parmi ces organismes si chers au cœur des Camillois et Camilloises, figure en tête de liste le P’tit Bonheur, centre culturel et communautaire. Un lieu de rencontre où se développe la vie démocratique, autour d’un café ou d’une pizza au sanglier. Le P’tit Bonheur, tout comme les multiples groupes et coopératives qui contribuent au développement du village, bénéficie de l’appui indéfectible des élus. « Il y a une forte volonté municipale de favoriser l’éclosion de telles initiatives, de faciliter et d’accompagner les citoyens dans leurs démarches », affirme le maire.

Pour plusieurs petites municipalités du Québec, Saint-Camille est une preuve tangible que la dévitalisation n’est pas une fatalité. Comme plusieurs, Jean-Sébastien Barriault, maire des Méchins dans la MRC de Matane, a été intrigué par l’histoire du village estrien. Au printemps dernier, le jeune homme a d’ailleurs fait près de 1 200 km pour aller le visiter et rencontrer les intervenants locaux. Il considère aussi qu’il est nécessaire de croire et d’appuyer les idées du milieu plutôt que d’attendre que le développement économique arrive de l’extérieur, comme c’est trop souvent le cas. « Pourquoi nos citoyens n’auraient-ils pas des idées pour le développement économique de leur municipalité ? Pourquoi ne pas leur laisser la latitude nécessaire et mettre à leur disposition les ressources qu’il faut pour qu’ils entreprennent eux-mêmes des projets d’affaires ? Il faut croire en nous », conclut-il.

Cette vision, si simple en apparence, ne fait pourtant pas l’unanimité dans le paysage municipal québécois. D’après Benoit Bourassa, beaucoup de municipalités misent sur des démarches pour attirer des entreprises de l’extérieur et créer ainsi de l’emploi alors que ces solutions sont peu viables à long terme, en particulier pour les petites municipalités. Trop souvent en effet, ces entreprises sont attirées par les incitatifs offerts, font leurs classes en région puis plient bagage pour s’installer dans les centres urbains. Les Camillois, eux, ont choisi une autre voie. « Nous sommes nous-mêmes un peu “mouton noir”, lance M. Bourassa à la blague. On a plutôt fait le pari qu’en créant un milieu de vie riche et agréable, on attirerait de nouveaux résidents qui y verraient un terreau fertile pour y installer leur famille… et un projet d’affaires. »

Photo: Mes Sources

Le projet domiciliaire alternatif des fermettes du rang 13, qui s’articule autour d’activités agroforestières et d’éco-construction, en est un exemple éloquent. De nouvelles familles, attirées par la réputation de Saint-Camille, sont venues y poser leurs pénates. Salariés amants de la nature ou entrepreneurs agricoles, ces jeunes pionniers participent activement au développement du village. Ils ont choisi ce milieu pour la richesse de sa vie communautaire, pour pendre part à un projet social qui leur semble porteur, pour eux et pour leurs enfants.

L’exemple de Saint-Camille n’a pas fini d’inspirer les citoyens et les élus d’ici et d’ailleurs. Aux Méchins, une municipalité dite dévitalisée, Jean-Sébastien Barriault a la conviction qu’il y a un avenir pour son village. « Avec un niveau de population pourtant plus critique que le nôtre, les gens de Saint-Camille y sont arrivés. Alors pourquoi pas nous? »

Mais quelle est donc la recette secrète des irréductibles Camillois? Les experts de l’OCDE parlent d’une approche territoriale plutôt que de politiques sectorielles. D’autres de convivialité, de cohésion sociale et intergénérationnelle, d’éducation populaire, de créativité ou encore d’une « culture du développement » bien enracinée chez les citoyens.

Dans le documentaire d’Isaac Isitan, les paroles d’un conteur font écho à ce modèle tendant vers l’idéal d’un vivre-ensemble fondé sur le bien commun. « À Sainte-Utopie, située au beau milieu de la côte des Chimères… » Et si c’était cela, la fameuse potion magique : une fabulation nourrie et une conviction partagée? La bière locale, brassée en l’honneur du P’tit Bonheur de Saint-Camille, se nomme justement l’Utopie. Une Utopie qu’on sirote tranquillement, avec les voisins et la famille. Pour nourrir le rêve.

À lire : Jocelyne Béïque, Saint-Camille, le pari de la convivialité, Éditions Écosociété, 2011

À voir : Saint-Camille – Les irréductibles, un film de Isaac Isitan, 68 min, Productions ISCA, 2011

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