Retour sur le Forum social mondial 2011 à Dakar

Promouvoir l’échange

Retour sur le Forum social mondial 2011 à Dakar

7 mars 2011 par 

Du 6 au 11 février dernier se déroulait le onzième Forum social mondial (FSM) à Dakar au Sénégal. Plus de 60 000 personnes des quatre coins de la planète ont participé aux centaines d’ateliers autogérés donnés par les innombrables associations et coalitions présentes. Né en réaction au Forum économique mondial de Davos réunissant les puissances étatiques et économiques de ce monde, le Forum social mondial rassemble une variété très hétérogène d’individus et d’organisations refusant la dictature actuelle du marché assurée par nos États capitalistes et prône un altermondialisme respectueux des diversités écologiques, économiques et humaines. À l’image de ce grand rassemblement planétaire, des forums sociaux régionaux se multiplient partout sur le globe, un Forum social québécois s’est tenu en 2006 et 2009 et le Bas-Saint-Laurent organise actuellement son propre forum à Esprit-Saint à l’automne prochain.

Quels résultats ?

Soyons positifs. On minimise trop souvent les impacts de tels événements, comme si l’absence de solutions concrètes concertées (entre 60 000 personnes!) ou de programme politique explicite rendait invisibles les raisons fondamentales d’existence du FSM : l’échange, la réflexion collective, la mise en réseau, la coordination de luttes, la conformation d’une communauté internationale partageant des valeurs et des visées communes.

Qu’y a-t-il de plus important que le renforcement du sentiment d’appartenance à cette grande communauté humaine pour arriver à poser des actions pour la justice sociale? Qu’y a-t-il de plus viscéral que la découverte de cet amour fraternel, de ces valeurs universelles, permettant de rassasier notre véritable faim intérieure et de mettre en place des gestes quotidiens de solidarité? Qu’y a-t-il de plus urgent que de partager une vision du monde axée sur la conservation et le vivre-ensemble, et non sur l’exploitation et le chacun-pour-soi?

Le processus d’échange du Forum est mille fois plus louable que ses résultats immédiats. La mobilisation de la société civile altermondialiste a permis de mettre à l’ordre du jour les questions de la souveraineté alimentaire, de la libre circulation des humains, de l’épuisement des ressources, de l’annulation de la dette des pays du tiers-monde, du droit à l’eau, etc. Les groupes présents à Dakar continuent de se rencontrer hors forum et de créer des coalitions ou des mouvements nationaux et internationaux pour porter des revendications communes et mettre en place des stratégies d’action coordonnées. D’autres s’expriment en public pour la première fois et prennent conscience de l’inscription de leurs problématiques locales dans une logique globale. Leur existence comme membres d’une communauté humaine internationale prend forme, ce n’est pas rien. Le passage de sujets à citoyens, de spectateurs à acteurs, du désespoir à l’espoir, de l’immobilisme à l’action ne fait-il pas partie de la base nécessaire à toute révolution? Dix ans de rencontres altermondialistes, c’est peu. Donnons-nous le temps malgré l’urgence.

La solidarité internationale peut-elle créer de nouveaux rapports de force?

Évidemment, on retrouve parfois une certaine naïveté dans les échanges, de grandes attentes face aux gouvernements ou aux grands bailleurs de fonds internationaux, comme si leurs intérêts correspondaient aux nôtres. Les élites de ce monde, tout comme les États qui les supportent, ne céderont certainement pas par gentillesse. Ils ont beaucoup à perdre et possèdent tous les moyens pour défendre leurs acquis. J’ai observé lors du Forum une réelle difficulté à inscrire nos réalités dans leur dimension politique, ainsi qu’une faiblesse à penser le renversement des forces économiques qui nous écrasent. La question du rapport de force entre la société civile, l’État et les compagnies multinationales est trop peu abordée. La solidarité internationale émanant du FSM peut-elle favoriser ces rapports de force capables de bouleverser les puissants et de faire respecter les lois qui protègent le bien commun ? J’ose espérer que oui, mais comment?

Un intervenant malien expliquait que si son pays obtenait 40 % de redevances sur la mine d’or canadienne en activité sur le territoire, le Mali n’aurait plus besoin d’aide internationale pour assurer le bien-être de sa population et développer des projets plus durables. Quel rapport de force possède la société civile malienne afin que son État soit en mesure d’appliquer une telle taxation? Quel rapport de force possède la société civile canadienne afin de contraindre ses entreprises à cesser l’exploitation scandaleuse des ressources naturelles de l’Afrique et de l’Amérique latine? Rappelons à cet effet que la majorité des compagnies canadiennes à l’étranger reçoivent des fonds publics et privés auxquels nous cotisons tous, via l’Agence canadienne de développement internationale, ou encore par des placements et des fonds de pension. D’autre part, nous revendiquons la souveraineté alimentaire et mettons en place des formes d’agriculture durable et de proximité, mais quel rapport de force édifions-nous face à l’industrie canadienne du blé, qui alimente grandement notre économie et notre confort, tout en acculant au pied du mur les cultivateurs de céréales locales partout sur le globe par l’exportation massive d’un blé fortement subventionné?

Je crois que nous savons quel monde nous voulons. Je suis convaincue que les valeurs proposées par ces grands forums s’ancrent tranquillement en chacun de nous. Nos résistances locales et internationales créent réellement des alternatives, des nouvelles façons de concevoir le monde et d’interagir. Il y a toutefois urgence à redonner leurs lettres de noblesse à la désobéissance civile, aux droits et à l’implication politique. Les grands de ce monde ne partageront pas leurs acquis et nos États-nations actuels ne sont que trop souvent le prolongement de la volonté de ces élites à s’enrichir démesurément. Il y a bien longtemps que les lois et les accords internationaux ne servent pas les populations.

En trois ans, de 2008 à 2011, 27 200 milliards ont été investis dans le monde pour relancer l’économie suite à la crise déclenchée par les déboires des banques. En soixante ans, 2 700 milliards ont été consacrés à « l’aide » internationale, plus souvent sous forme d’investissements que d’appuis économiques désintéressés. Ce fossé, ce racisme économique, cette exploitation de l’homme par l’homme ne disparaîtra pas avec le dernier Forum social mondial, mais les échanges suscités et les changements de paradigmes proposés se traduisent, et se traduiront je l’espère, par des gestes de réappropriation de la terre, de nos ressources, de nos diversités, de notre humanité, de nos droits, de nos lois et du politique où qu’il soit.

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