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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

La canicule des pauvres : critique d’un roman adressé à ceux qui ne lisent pas

Littérature

La canicule des pauvres : critique d’un roman adressé à ceux qui ne lisent pas

15 mars 2011 par 

Un roman qui m’a fait sourire franchement. Dès les premières lignes de La canicule des pauvres, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à L’hiver de force de Ducharme. J’ai d’ailleurs questionné Jean-Simon DesRochers à ce sujet, ce à quoi il m’a répondu qu’il avait sans doute écrit La canicule des pauvres en réponse au vaste corpus de tous les romans qui lui ont extirpé un sourire. Il a aussi avoué avoir été beaucoup influencé par les nouvelles de l’Américain Raymond Carver.

La canicule des pauvres est un roman de près de 700 pages mettant en scène 26 personnages secondaires qui sont reliés entre eux par un personnage principal, Le Gallant, un immeuble à revenu crade en pleine canicule.

Pour ne présenter que mes personnages préférés, il y a Zach, fabricant et revendeur de drogue, Kaviak, pornographe et philosophe à temps partiel, Lulu, du groupe postpunk Claudette Abattage et Takao, bédéiste japonais dont je soupçonne un étrange lien de parenté avec un personnage de Dany Laferrière.

Ces égos, tous plus déjantés les uns que les autres, nous sont offerts généreusement par Jean-Simon DesRochers ; il nous donne accès à leurs pensées. De cette façon, il nous offre vraiment la possibilité de vibrer au même rythme que l’histoire. Parlant de rythme, c’est dans ces stream of conciousness qu’on peut en voir les plus grandes variations (souvent à l’intérieur des pensées d’un même personnage) qui montrent par les changements de vitesse, de rhétorique et de logique toute la complexité des actants. Certains pensent même en anglais ou en espagnol par moments.

D’un point de vue plus technique, le roman parle beaucoup de lui-même. Il se réfléchit. Dans bien des scènes, j’ai pu voir un processus de mise en abîme rendant le tout particulièrement riche, mais tout de même facile à lire – par exemple, lorsque Zach regarde sur le net un film porno tourné par Kaviak dans lequel apparaît un lien pour aller sur une page philosophique. En admettant que La canicule des pauvres soit une oeuvre renfermant des scènes de pornographie explicite (voilà pour la mise en garde) dans laquelle la philosophie arrive de manière subliminale, nous pouvons déjà cerner un processus d’autoréflexivité. Mentionnons aussi Takao qui écrit une bande dessinée en s’inspirant des personnages du Gallant, Adamson qui veut réécrire Les 120 jours de Sodome et Daphnée, personnage jouant un personnage.

Par ailleurs, la forme ressemble beaucoup à celle des téléromans avec toutes ces petites histoires qui s’entrecoupent, et j’en viens à penser que c’est un véritable coup de force que de produire un tel chef-d’œuvre en utilisant comme matière première des concepts aussi triviaux que la bande dessinée, le scrapbook et la porno hardcore. C’est de par l’absence d’éléments comme le jugement moral et la fioriture kitsch que le texte prend sa force, ne nous soumettant qu’une réalité crue, punchée et sensible.

C’est dans sa deuxième moitié que le roman atteint une certaine profondeur. Au-delà de l’immeuble et de la chaleur, il y a la mort, ou plutôt la conscience de la mort qui est imminente, le troisième lien entre les personnages. Trois personnes vont mourir pendant la canicule et d’autres y seront confrontées dans un avenir rapproché et c’est cette conscience qui dicte tout.

C’est sans surprise que La canicule des pauvres se retrouve aujourd’hui finaliste pour le Prix des libraires du Québec et pour le Grand Prix littéraire Archambault.

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