Un polar écoterroriste ou James Bond chez les écologistes radicaux

Littérature

Un polar écoterroriste ou James Bond chez les écologistes radicaux

23 janvier 2011 par 

La démographie est un enjeu géopolitique majeur du XIXe siècle. Une question délicate se pose : la population mondiale est-elle trop dense pour permettre aux ressources de la terre de se renouveler? Des études suggèrent que la terre ne pourrait soutenir qu’une population de deux cents millions d’humains sans que le renouvèlement des ressources ne soit compromis. Cependant, nous sommes six milliards d’êtres humains sur terre, et ce nombre augmente chaque jour. D’un point de vue pragmatique, l’endiguement de la population mondiale apparaît donc nécessaire pour assurer un équilibre entre l’impact de l’homme et la capacité de la Terre mère à se régénérer. Voilà la prémisse du Parfum d’Adam, un roman policier de Jean-Christophe Rufin. Le titre, tiré d’une phrase de la Bible, fait référence au parfum que dégageait Adam avant la chute (l’expulsion du jardin d’Éden), et qui avait le pouvoir d’attirer paisiblement à lui toutes les bêtes, y compris les plus féroces, créant ainsi une harmonie entre l’homme et la nature.

Les Nouveaux prédateurs, un groupe écoterroriste, projettent une action d’envergure mondiale ayant pour but d’endiguer la prolifération humaine. Une agence d’espionnage privée, Providence, se voit confier le mandat de les arrêter. L’équipe de Providence fait appel à un ancien membre de la CIA devenu médecin (Paul). Celui-ci recrute une collègue pétillante (Kerry) avec qui il a déjà mené à bien plusieurs opérations militaires, une espèce de Bond girl féministe, qui prend plaisir à se confronter au danger. Au cours de leur enquête fertile en rebondissements, les deux complices se déplacent des États-Unis à la Pologne, de la France au Cap-Vert, en passant par la Suisse, avant d’aboutir au Brésil. Paul et Kerry réussiront-ils, avec l’aide de Providence, à stopper ce groupe de fanatiques qui cherche à recréer sur terre le Paradis perdu?

La quatrième de couverture nous apprend que Jean-Christophe Rufin a été « médecin, pionnier de l’action humanitaire sans frontière et qu’il a été sollicité à plusieurs reprises pour mener des opérations secrètes, notamment dans le cadre de libération d’otages (en Afrique et dans les Balkans) ». L’auteur connaît donc le monde de la médecine et de l’espionnage de l’intérieur. C’est sans doute ce qui rend ses descriptions et ses explications si crédibles : il faut relire les passages traitant de la propagation du choléra et ceux expliquant le fonctionnement des ONG pour s’en rendre compte. Parallèlement, cette haute dose de réalisme amène le lecteur à imaginer le quotidien d’un espion, ses doutes et ses joies, ses motivations humanistes (favoriser la justice sociale) et égoïstes (vivre plusieurs vies, éprouver des pulsions presque érotiques au contact du danger), de manière très vraisemblable.

Le parfum d’Adam, en plus de proposer une vision du monde réaliste, avec toute la précision et l’ironie présentes dans ce courant littéraire, s’inspire également du courant philosophique des Lumières. En effet, par leur engagement à combattre coûte que coûte les oppressions de toutes sortes, qu’elles soient morales, politiques ou écologistes, les protagonistes du roman oeuvrent pour le progrès du monde. Paul et Kerry représentent ainsi des héros relativement terre-à-terre, peu enclins à l’esbroufe et bien loin des Bond ou Bourne auxquels Hollywood nous a habitués. Ils ne travaillent ni pour leur pays ni pour retrouver leur identité, mais bien pour permettre que soit retrouvée une certaine humanité, un sens de la justice sociale qui fait défaut aux écoterroristes. Leur désir de se dépenser complètement en utilisant toutes leurs ressources, autant physiques que psychologiques, est au service de l’égalité. De plus, la critique faite aux philosophes qui ne se prononcent que sur des principes philosophiques sans s’occuper des questions de détail, refusant ainsi de voir où leur pensée peut diriger les hommes, met à jour le danger d’une pensée systémique qui fonctionne dans l’abstraction, sans se confronter à la réalité. En ce sens, Rufin est bel et bien l’héritier de la pensée humaniste d’un Diderot ou d’un Voltaire, c’est-à-dire une pensée où l’humour, la vitesse et l’intuition sont des armes contre la lourde rhétorique des systèmes de pensée fonctionnant en circuit fermé.

L’opposition entre le Nord et le Sud présente dans ce roman témoigne également de l’engagement de l’auteur à vouloir mettre de l’avant les injustices qui séparent les pays « en voie de développement » des pays riches, réactualisant ainsi la lutte des classes si souvent occultée au profit de la lutte pour la sauvegarde de l’environnement. Pour ceux qui voudraient retrouver l’agence Providence, je vous invite à lire le dernier bouquin de Rufin intitulé Katiba, publié cette année. Le sujet de ce polar, tout aussi criant d’actualité, est le combat entre différentes factions islamistes qui s’entretuent dans l’espoir d’asseoir leur influence auprès des chefs d’al-Qaida.

Jean-Christophe Rufin , Le parfum d’Adam, Paris, Éditions Flammarion , 2007

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