Culture

La vision du monde des indigènes mayas du Chiapas, peuples autochtones des Amériques (II)

Par Véronique O'Leary le 2011/01
Culture

La vision du monde des indigènes mayas du Chiapas, peuples autochtones des Amériques (II)

Par Véronique O'Leary le 2011/01

Écoute, frère, toutes les choses ont un coeur, toutes les choses vivent. […] Les fleurs, les plantes, la parcelle de maïs ont un coeur. C’est pourquoi il nous faut aller leur faire des visites, leur causer et attendre qu’elles nous causent. Peut-être que tu ne les vois pas et que tu ne comprends pas leurs paroles. Mais je te dis, toutes les choses ont un coeur.
– Frère Chepe à Carlos Lenkersdorf, Les hommes véritables

Un autre monde possible : sous nos yeux

La rencontre que nous avons faite avec les indigènes mayas zapatistes nous a profondément émues : elle nous a fait découvrir une façon de voir le monde et de le vivre très différente de la nôtre, mais porteuse de ce qui, pour nous, fait partie de l’essence même d’un « autre monde possible ». Or, leur monde n’est pas une utopie idéaliste pour le futur, mais bien une réalité qui existe là, sous nos yeux, et qui nous inspire. Une réalité gravement menacée de disparition sous les coups redoublés des tenants du néo-libéralisme et de leur soif mégalomane1 de contrôler toutes les ressources du monde au détriment de la survie même de la planète.

Dans leur cosmovision, il y a plus qu’une remise en question de nos structures sociopolitiques et économiques inéquitables, élitistes, déshumanisées. Il y a une manière d’être ensemble, humains et égaux, et participants de la chaîne de la vie sous toutes ses formes.

Nous avons vu dans l’article précédent sur les Tojolabales2, mayas indigènes du Chiapas, comment Carlos Lenkersdorf3 montre que leur langue est, dans sa structure même, messagère de leur vision du monde : « Selon la façon dont nous percevons les choses, nous les nommons; selon la façon dont nous les nommons, nous les parlons; et c’est ainsi que nous structurons notre langue. » Nous allons ici aborder le concept prédominant de leur langue, le Nosotros, le Nous, dans quelques aspects concrets de leur société.

Nosotros dans la vie de la communauté

Comme le montre « l’examen » raconté dans l’encadré, dans les communautés mayas, les problèmes ne se résolvent pas individuellement, mais en groupe. Leur vie personnelle ne peut se penser sans le Nous. Ce qui les intéresse, c’est la solution pour la collectivité et non qui a trouvé la solution, que ce soit pour la culture d’une parcelle de maïs ou dans leurs structures sociopolitiques.

Cette manière de voir fait qu’en éducation, par exemple, le rôle du professeur est d’être un des membres du groupe qui, avec ses propres connaissances et habiletés, participe avec les autres à rechercher les explications ou les solutions. Il n’est plus celui qui sait tout, qui décide quel élève a la « bonne réponse » et qui donne des prix. C’est par le dialogue que l’on trouve des solutions pour tous les membres de la collectivité.

La compétition, l’individualisme desservent la communauté. C’est l’esprit de la « communalité » qui guide leur vision du monde, c’est-à-dire du Nous mis en action. Ainsi, au niveau de leurs autorités sociopolitiques, de leur gouvernement local ou régional, la phrase-clé pour décrire l’exercice du pouvoir dans la communauté est : Nos autorités nous obéissent à nous.

Concrètement, cela veut dire que l’assemblée de toute la communauté discute et prend des décisions en mode de consensus et que leurs élus doivent les exécuter. Sinon, l’assemblée communautaire peut, et même doit les remplacer. Le pouvoir ne peut ainsi se concentrer dans les mains d’un individu ou d’un groupe particulier d’individus auquel les autres seraient subordonnés. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’ils ne rencontrent pas des écueils au quotidien, comme tout groupe humain.

Le Nous est cosmique

Le Nous, ce ne sont pas seulement des humains, ce sont des animaux, des végétaux, des montagnes, des nuages, une pluralité de sujets interdépendants et qui se complètent les uns les autres.

Carlos Lenkersdorf décrit comment le frère Chepe4 lui parle du coeur de la vie en toutes choses : « Le frère prononça ses paroles avec le plus grand naturel, et presque tout le temps, tandis qu’il parlait, il souriait comme si ces mots le rendaient content et lui donnaient beaucoup de confiance dans la vie. Il nous semblait qu’en parlant du coeur, il se référait aux eaux vives de la vie, réparties entre toutes les choses. […] Il voulait faire constater que c’est ainsi que nous pensons, nous les Tojolabales. Nous, femmes et hommes, nous ne sommes pas si particuliers que ça. […] Nous ne représentons pas le centre ou la cime de toutes choses. Nous sommes des compagnons, égaux entre égaux. Nous ne sommes ni seuls, ni abandonnés. »

Leur cosmovision ne voit pas de division entre le profane et le sacré, pas d’activités qui soient uniquement économiques, culturelles, religieuses : « […] nous vivons en une seule communauté cosmique et en même temps sacrée dont nous sommes coresponsables en tout ce que nous faisons. » Puisque la terre est source de vie et qu’elle s’appelle Notre Mère Terre, comment peut-on lui manquer de respect et l’acheter ou la vendre? On ne vend pas sa mère, disent les Tojolabales. Carlos Lenkersdorf présente dans Les hommes véritables la cosmovision des Mayas tojolabales, et la compare à la cosmovision dominante dans nos sociétés. Le constat, on s’en doute, est frappant : ces deux visions du monde sont radicalement opposées.

Avec son ouvrage, il participe à l’appel urgent au dialogue : « Conjointement à ces voix (tojolabales), un choeur multiple d’Amérindiens de tout le continent a élevé la voix pour nous parler. […] Dans une réunion internationale à Londres, le frère Ailton Krenak, indien de l’Amazone a dit : “Nous avons vécu en ce lieu longtemps, très longtemps. […] Nous faisons partie du tout. Nous ne pouvons ni négliger ni détruire ce foyer qui est le nôtre. Et maintenant nous voulons discuter avec ceux qui sont incapables de voir le monde de cette manière. Nous voulons leur dire que nous sommes responsables ensemble du bateau sur lequel nous naviguons.” »

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Encadré

L’examen chez les Tojolabales

« Frère Carlos, fais-nous passer un examen. » Ils savent que dans les écoles formelles on fait passer des examens. Dans notre cours, jamais. On converse et on dialogue tout le temps.

Je leur pose un problème pour qu’ils le résolvent. Dès qu’ils ont entendu, les vingt-cinq se rapprochent les uns des autres pour trouver la solution en groupe. Ils discutent entre eux avec animation, trouvent rapidement la solution et me la donnent.

Cette expérience nous fournit une raison pour discuter et comprendre ce qui vient d’arriver. Je leur explique comment les examens ont lieu dans les écoles : chaque étudiant doit être séparé de l’autre. Celui qui regarde ce qu’écrit le voisin ou le copie est disqualifié.

« Pourquoi fait-on comme ça ? ! ! ! » et ils me donnent les raisons pour lesquelles ils se sont mis ensemble : « Regarde frère, quand nous sommes dans nos communautés et que se présente un problème, nous n’allons pas chacun dans notre maison pour y penser et essayer de le résoudre individuellement, bien au contraire. Nous nous réunissons pour discuter ensemble, et ensemble, nous trouvons la solution. Penses-y, frère, ici nous sommes vingt-cinq étudiants. Bien sûr que nous allons nous réunir pour résoudre le problème. Parce que nous avons vingt-cinq têtes qui pensent mieux qu’une seule. Nous avons aussi cinquante yeux qui certainement voient mieux que deux. Tu ne trouves pas? » – Carlos Lenkersdorf

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Notes :

1. Mégalomanie : Comportement pathologique caractérisé par le désir excessif de gloire, de puissance ou l’illusion qu’on les possède ; désir, folie des grandeurs. (Source : Le Petit Robert)

2. Rappelons qu’un grand nombre de communautés tojolabales sont zapatistes. Voir des mêmes auteures « La vision du monde des indigènes mayas du Chiapas, peuples autochtones des Amériques », Le Mouton NOIR, vol. XVI, no 2, novembre-décembre 2010, p. 8.

3. Carlos Lenkersdorf, ethnologue et linguiste, a passé près de 30 ans avec les Tojolabales dans le sud du Chiapas. Il est l’auteur du livre Les hommes véritables aux Éditions Ludd.

4. L’expression « frère » parle d’appartenance au peuple tojolabal, qui représente une grande famille.

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