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VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

La vision du monde des indigènes mayas du Chiapas, peuples autochtones des Amériques

La vision du monde des indigènes mayas du Chiapas, peuples autochtones des Amériques

13 janvier 2011 par 

Chaque culture constitue une cosmovision complète, capable d’orienter ses représentants pour qu’ils participent à la vie. Nous considérons qu’il n’y a aucune culture inférieure à une autre, et également qu’aucune d’entre elles ne représente la culmination du développement humain en ce monde.

Carlos Lenkersdorf

Si nous voulons comprendre la pensée zapatiste, il est nécessaire d’ouvrir notre cœur et notre esprit à la vision du monde des indigènes mayas du Chiapas, à leur « cosmovision ».

La pensée zapatiste incarne cette vision, dans le contexte contemporain de luttes contre le néo-libéralisme-bulldozer du XXIe siècle : un chemin philosophique et pratique pour la protection et le libre développement de leur peuple, de leur territoire, de leur culture, et pour la justice, la dignité et l’autonomie de tous les peuples de la terre.

Une cosmovision « autre »

Lorsque nous sommes revenues de nos voyages respectifs au Chiapas, après nos rencontres avec des communautés indigènes zapatistes, nous étions profondément bouleversées, troublées, et en questionnement. Nous avions conscience d’avoir rencontré un « autre monde », une autre culture et façon de vivre, mais nous n’avions pas les mots pour nommer ce que nous percevions intérieurement et qui nous interpellait.

On me prêta alors un livre, Les hommes véritables, paroles et témoignages des Tojolabales, Indiens du Chiapas, de Carlos Lenkersdorf1. L’auteur, ethnologue et linguiste, a passé plus de 20 ans chez les Tojolabales, qui lui ont enseigné leur langue (une des trente langues mayas) ; il a alors créé avec eux les outils pour l’alphabétisation de leurs communautés dans leur langue.

Par cet apprentissage, il s’inséra dans leur culture, présentée de leur point de vue à eux, et, dans ce dialogue interculturel, ils se rencontrèrent en égaux, chacun dans leurs différences. C’est cette expérience qu’il partage avec nous, en lançant un appel à l’ouverture aux autres cultures, ouverture « qui nous met au défi d’apprendre les uns des autres. Nous sommes tous élèves et en même temps nous sommes tous professeurs. »

« Pour les Tojolabales, la pensée réside dans le cœur. Pour dire “je pense”, ils disent “mon cœur dit”.2 »

En plongeant dans ce livre, nous avons plongé dans une découverte inestimable. Lenkersdorf démontre à quel point la langue n’est pas séparée de la manière dont nous pensons le monde et dont nous le vivons. Il propose de se servir de langue tojolabal comme introduction à leur vision du monde pour « qu’on comprenne mieux le soulèvement [des indigènes zapatistes] et ses conséquences pour nous tous. [...] Pourquoi ont lieu des mouvements de ce genre qui mobilisent des milliers et des milliers d’Indiens et troublent la société tout entière ? » Notons qu’un bon nombre de communautés tojolabales sont zapatistes.

L’intersubjectivité : ni dominants, ni dominés

« La clef qui nous donne accès à la particularité linguistique et culturelle des Tojolabales est l’inter-subjectivité, dans le sens où nous sommes tous sujets et où il n’y a pas d’objets. [...] Alors que nos langues à racines indo-européennes se caractérisent par la relation sujet-objet. »

Prenons un exemple concret : l’expression « je vous l’ai dit ». En français, le « je » est sujet, dominant, et le « vous » est objet indirect, subordonné. En tojolabal, on dit « kala awab’yex », ce qui se traduirait littéralement par « j’ai dit, vous avez écouté ». Il y a alors deux sujets, « je » et « vous », et deux verbes agissant, « dire » et « écouter ». Dans nos langues, la relation décrite par la syntaxe est une relation « d’un sujet-acteur face à des objets qui reçoivent l’action du sujet. En tojolabal, en revanche, c’est une relation entre plusieurs sujets dont la participation est requise pour que le fait se produise. » Ce qui veut dire que pour eux, il n’y a pas de communication réelle s’il n’y a pas deux sujets agissant : celui qui parle et celui qui écoute. Il s’agit d’un échange entre égaux, agissant de façon complémentaire. Parce que « j’ai dit » et parce que « vous avez écouté », il y a eu relation entre deux êtres-sujets : « La communication est intersubjectivité ou n’est pas communication. »

Lenkersdorf poursuit : « Les Mayas du Chiapas ne se sont-ils pas soulevés dans le but qu’on les écoute enfin ? […] L’heure est venue de nous ouvrir aux autres, quelque différents qu’ils nous semblent. Est-il si difficile d’apprendre des Indiens nos frères ? […] Il faut que nous nous rendions compte que la culture maya-tojolabale interpelle la culture de la société dominante. Autrement dit, elle met en question les sociétés qui prétendent aujourd’hui représenter ce qu’il y a de plus avancé dans le processus de civilisation. »

Nous verrons comment ces sujets égaux se voient d’abord comme faisant partie d’un tout, d’une communauté, d’un « Nous », où chaque membre apporte ce qu’il peut et est co-responsable pour trouver les solutions aux problèmes vécus par la collectivité. Et ceci dans tous les domaines de la vie : l’organisation sociale, la nature et la culture.

Oui, c’est ce « Nous » qui nous a frappé, si réel et toujours si présent en ce début de XXIe siècle dans la vie des communautés indiennes des montagnes du Chiapas et ailleurs dans les Amériques. Il confronte notre « Moi », l’individualisme et la compétition dans lesquelles nous avons été élevé-e-s, moulé-e-s, et qui sont les règles d’or de la pensée dominante. Oui, nous avons le désir d’apprendre une langue qui parle au « Nous ».

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Résistances autochtones du Nord au sud, même combat

Notre ouverture à la lutte des indigènes zapatistes est indissociable de notre solidarité avec les luttes des autochtones d’Amérique du Nord et particulièrement des Premières Nations du Québec. Elles ont vécu, comme les autochtones de toutes les Amériques, l’appropriation et la conquête par les armes de leurs territoires, de leurs ressources, les massacres – ou épidémies –, la déportation de leurs peuples et les tentatives répétées de destruction de leurs cultures par les colonisateurs européens.

La guerre meurtrière et méconnue qui continue quotidiennement contre les peuples indigènes d’Amérique centrale et du Sud, et ici sous d’autres formes plus subtiles, a comme objectif d’empêcher que les autochtones accèdent à l’autonomie gouvernementale et que soient reconnus leurs droits sur les innombrables ressources naturelles de leur territoire. Leurs revendications territoriales sont extrêmement gênantes pour les pouvoirs politiques et les multinationales puisqu'elles menacent de soustraire ces ressources des visées néo-libérales de ces compagnies.

Cela ne peut que nous rappeler la lutte actuelle pour changer la Loi des mines au Québec qui laisse toujours aux entreprises nationales et transnationales le contrôle du territoire, pourtant Bien commun de tous les habitants et habitantes du Québec.

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Les premières nations des Amériques

« De 112 millions d’habitants en 1492, la population aborigène des Amériques est passée en 400 ans, à environ 5,6 millions. Celle du Mexique, de 29,1 millions en 1519, ne se chiffrait plus qu’à un million en 1605. Quant à l’Amérique du Nord seule, les 18 millions d’Amérindiens qui l’habitaient au moment du contact avec les Européens ne comptaient plus, vers 1900, que 250 000 à 300 000 descendants. »

Henry F. Dobyns

« C’est incroyable à quel point la condition des aborigènes est la même partout ; ses problèmes aussi. »

Alanis Obomsawin, artiste, conteuse et cinéaste abénaquis

« Notre identité comme Premières Nations et, par conséquent, notre avenir comme peuples distincts, sont liés à la terre – vous ne pouvez les dissocier ou les séparer de la terre. »

Ghislain Picard, Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador

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Notes :

1. Carlos Lenkersdorf, Les hommes véritables, paroles et témoignages des Tojolabales, Indiens du Chiapas, Édition Ludd, 1998. Ce livre est maintenant épuisé, mais il est disponible à la Grande Bibliothèque de Montréal (www.banq.qc.ca).

2. Eduardo Galeano, quatrième de couverture de Les hommes véritables.

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