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La malédiction frappe la série mythique de Black et Mortimer

La malédiction frappe la série mythique de Black et Mortimer

23 janvier 2011 par 

Voici le vingtième album de la série Blake et Mortimer, complétant le diptyque qui lançait les fabuleux héros sur la piste des trente deniers de la trahison de l’apôtre Judas (La malédiction des trente deniers, tomes 1 et 2). En fait, Judas ne s’était pas pendu, mais plutôt exilé en Grèce avec son butin. En ferait foi la découverte d’un coffret renfermant l’un des deniers. Un ancien nazi, convaincu que ces pièces maléfiques le feront maître suprême du monde, est donc prêt à tout pour les retrouver.

La toute première aventure de Blake et Mortimer date de 1946. Elle relatait une troisième guerre mondiale provoquée par l’insatiable volonté de puissance d’un empereur jaune. Mais les albums qui ont consacré la série datent des années cinquante. Ces albums vont du Mystère des grandes pyramides au Piège diabolique de la machine infernale temporelle en passant par cette fameuse Marque jaune indélébile désormais fixée dans l’imaginaire. Ces récits et les images qu’ils renfermaient sécurisaient le lecteur face aux menaces de la guerre froide et des extraterrestres.

Le contexte d’une culture religieuse au passage vers la modernité s’est avéré puissamment transposé en une dispute de genres. Le fantastique (religion) y composait avec la science-fiction (technologie). Blake et Mortimer exprimaient l’insécurité frénétique que ressentaient la bourgeoisie et l’élite scientifique. Cette dernière était en mal de son irresponsabilité latente, au seuil du remords : les innovations technologiques servent davantage le militaire que l’humanité. Après la mort de Jacobs, le créateur de la série, l’éditeur Dargaud a acquis les droits et vu à ce qu’elle se poursuive. L’étrange rendez-vous, dessiné avec brio par Ted Benoit, et La machination Mironov, d’un scénario d’Yves Sente, allaient au coeur de cette frénésie. Malheureusement, on ne peut en dire autant de La malédiction des trente deniers.

Ted Benoit refusa de dessiner cette nouvelle histoire du scénariste Van Hamme. Sans doute que le récit ne lui offrait plus le défi de pouvoir créer des espaces spectaculaires. Il se serait épuisé à en imaginer et à en composer. Bien sûr, les éternels souterrains sont au rendez-vous. Mais les deniers qu’ils recèlent ne reluisent pas autant que l’or des pyramides ou du fameux collier de Marie-Antoinette. Ils sont plutôt ternes, à distance de rutilance. Ils ne s’irisent pas et ne suffisent pas à nous faire oublier le fameux arc en ciel de L’étrange rendez-vous.

Si on peut parler de malédiction pour ce titre, disons qu’elle s’est poursuivie avec la mort du dessinateur René Sterne, le remplaçant de Ted Benoit. Il fit presque trente pages. C’est son épouse, Chantal de Spiegeleer, qui termina l’album, mais ce ne fut pas tout à fait heureux. La suite, le second tome, a été réalisée en vitesse par un dessinateur expérimenté, travaillant chez Disney. Dans l’ensemble, c’est bien. Mais il y a quelques grosses bavures graphiques et plusieurs vignettes vites bâclées. La série serait-elle en péril? Le scénariste Van Hamme nous a assuré qu’il travaille déjà sur un nouveau scénario.

Cependant, j’avoue le bonheur de retrouver les personnages de Blake et Mortimer ainsi que Olrik, leur redoutable ennemi. Leurs péripéties frappent toujours mon imaginaire. J’ai foi que la malédiction se conjure, que les prochains albums l’exorcisent pour de bon.

Jean Van Hamme et Antoine Aubin, La Malédiction des trente deniers, tome 2, Éditions Dargaud, 2010

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