Défis et enjeux pour une politique progressiste

Entrevue avec Amir Khadir

Défis et enjeux pour une politique progressiste

23 janvier 2011 par 

Selon un sondage préparé pour Le Devoir et The Gazette, Amir Khadir, co-porte-parole de Québec solidaire et député de Mercier, a été le politicien favori des Québécois en 2010. Premier représentant de sa formation à siéger à l’Assemblée nationale, il s’est démarqué tout au long de l’année par son engagement dans divers dossiers dont la réforme des institutions démocratiques et le moratoire sur l’exploration et l’exploitation des gaz de schiste. Rencontré en entrevue lors de son passage à Rimouski, le 26 novembre dernier, Amir Khadir nous livre ses impressions quant aux défis politiques de l’heure.

Marie-Michelle Carrier – Quels sont les sujets qui ont retenu l’attention sur la scène publique en 2010?

Amir Khadir – Incontestablement l’honnêteté et la transparence en politique. Avec le climat actuel, on n’y échappe pas. Je pense que les gens comprennent de plus en plus que si le modèle de développement caractérisé par l’exploitation des gaz de schiste, le Plan Nord et les grands barrages hydroélectriques s’impose, c’est en partie à cause des décisions qui se prennent, non pas dans l’intérêt du Québec, mais dans l’intérêt du secteur privé et des amis du pouvoir. J’espère que ces questionnements vont permettre de jeter un regard plus avisé sur les choix économiques que les gouvernements font à notre place.

M.-M. C. – Que pensez-vous de l’ampleur que prend la droite politique actuellement?

A. K. – Je parlerais plutôt de « l’enflure » médiatique de la droite. Elle profite d’une énorme caisse de résonance dans les médias avec Quebecor, Joseph Facal et tous les Richard Martineau de ce monde. Mais quand on leur pose des questions sur les enjeux, les gens sont progressistes, ils sont du côté de la solidarité. C’est absolument significatif l’évaluation du sondage CROP qui a été réalisé en janvier 2007. Les résultats de ce sondage m’ont fait voir que malgré la force de la droite dans les hautes sphères, dans les médias et dans les institutions, elle ne réussit pas à gagner le cœur des citoyens. Les Québécois sont encore grandement inspirés par les valeurs de la Révolution tranquille, comme en témoignent les mouvements sociaux et coopératifs associés partout au Québec. Que ce soit l’UPA, les coopératives funéraires, Desjardins… tout ça a un impact, et l’impact est réel et durable. Heureusement pour la gauche. […]

La droite occupe le pouvoir, parle et intimide beaucoup. Quand on parle de François Legault et de son succès relatif, c’est une construction médiatique instantanée. Toute la carrière de Mario Dumont a été rendue possible grâce à la caisse de résonance dont je parlais tout à l’heure. D’ailleurs, il n’a pas résisté à l’examen minutieux de la population. Quand les gens ont compris en détail ce que ça voulait dire, ils l’ont rejeté. Le Québec a le cœur à gauche. […]

M.-M. C. – … comment alors expliquer ce phénomène?

La droite bénéficie du support des grands capitaux. L’exemple le plus visible est le Tea Party aux États-Unis, qui est loin d’être un mouvement grassroots comment il le prétend. Au départ, c’était un mouvement alimenté par le haut… par les milliardaires frères Koch, entre autres. Rappelons-nous qu’ici, au Québec et au Canada, c’est également le secteur privé et l’Institut économique de Montréal qui alimentent la droite au plan intellectuel et financier. Elle est financée aussi par les institutions bancaires, Power Corporation, Jean Coutu… donc le Québec Inc. et le Québec des finances. Il y a aussi toute la controverse autour du financement de certains partis. […]

On comprend maintenant les Normand Trudel et les Marc Bideau. Au Canada, c’est largement dû au financement des partis fédéraux par de l’argent provenant des grandes corporations. Qu’est-ce que c’est, sinon de la corruption organisée et légalisée? Quelle est la définition du trafic d’influence? C’est quand quelqu’un, pour ses intérêts privés, donne de l’argent à un détenteur d’une charge publique afin d’obtenir des privilèges. Que fait l’industrie pétrolière, minière, et pharmaceutique à l’échelle du pays? Elle finance largement le Parti conservateur et en partie le Parti libéral. Le contrôle et l’influence du secteur privé sur les pouvoirs publics permettent à la droite d’avoir une résonance, une force. Mais est-ce le choix des Canadiens et des Canadiennes? Quand on leur demande à quoi ils tiennent, ils répondent qu’ils tiennent au système de santé universel dans leur pays. C’est une grande source de fierté. Ils tiennent au rôle pacifique que le Canada joue sur la scène internationale, notamment quand il intervient comme intermédiaire avec des corps de paix. Ils tiennent à la différence, à la nécessité des programmes sociaux… ils tiennent aussi au hockey! […]

Lorsqu’il y a eu la grande campagne pour choisir le Canadien le plus illustre du XXe siècle, ce n’est pas Conrad Black ou Pierre Elliott Trudeau qui a été sélectionné, c’est Tommy Douglas, le premier ministre d’un gouvernement socialiste en Amérique du Nord qui se présentait dans les années 50 en Saskatchewan et qui a lancé le régime d’assurance maladie.

M.-M. C. – Dans le contexte québécois, comment définiriez-vous la gauche?

A. K. – La gauche, c’est celle qui veut plus d’équité sociale. Celle qui pense qu’on s’enrichit aussi quand on met les choses ensemble, quand on dépense pour le bien commun, quand on investit dans la société. L’enrichissement le plus durable se réalise à travers une riche et généreuse panoplie de programmes sociaux qui permet l’émancipation de l’ensemble de la population. C’est la gauche qui dit que la société a préséance sur le reste. Ce n’est pas l’économie qui doit avoir préséance sur la société. C’est à la société de dire à l’économie comment s’organiser.

M.-M. C. – Et quels sont les défis pour 2011?

A. K. – Tout d’abord, surmonter notre propre défaitisme et notre propre subjectivité qui ont alimenté le discours et le regard que porte la droite sur nous et qui nous présentent comme minoritaires et inefficaces… Deuxièmement, être cohérents. Troisièmement, ne pas partir d’une idéologie ou d’un plan prédéfini, car la société est plus complexe que ce qu’on imaginait à la fin du XIXe siècle quand le capitalisme sauvage et industriel faisait rage et que le socialisme et le communisme ont été proposés. Les solutions doivent être pensées de manière plus pragmatique. Il existe plusieurs expériences porteuses dans les pays européens, et maintenant en Amérique latine. Il y a donc de multiples solutions, mais la difficulté est de se départir des vieilles idées, de démontrer notre rigueur, de gagner le cœur des gens et pour cela, il faut être patients.

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