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Vol XXIV No 5, mai-juin 2019, Plein feu sur le KRTB

Feu la ruralité

Feu la ruralité

16 décembre 2010 par 

Il est de bon ton, par les temps qui courent, de répéter que le monde rural se porte beaucoup mieux qu’on le pense, que sa contribution au PIB est supérieure à ce que l’on croyait, que l’on assiste à un retour des jeunes et des urbains en région tel qu’il est en voie d’annuler le phénomène de l’exode. Désormais, il suffirait de rétablir le dialogue entre la ville et la campagne et de mettre en synergie les différents acteurs du territoire pour relancer une occupation dynamique du territoire et « ensemble, prendre part à un nouvel élan de prospérité et de solidarité pour relever les défis d’une nouvelle donne économique et environnementale » (Solidarité rurale du Québec).

Ville/campagne ou Centre/périphérie

La réalité est tout autre. Pendant que nos universitaires subventionnés et nos seigneurs de ville chantent les louanges de la ruralité, les communautés et les économies régionales basées sur les ressources naturelles se désintègrent, le « monde rural » agonise et disparaît, et le pays se défait. Le terme nostalgique de « ruralité » occulte la réalité économique et politique des régions périphériques. On n’a qu’à penser à l’effondrement de la pêche, de l’agriculture, de la forêt, de l’amiante et à la multiplication des zones dévitalisées.

Tout d’abord, soyons clair, les ruraux d’aujourd’hui vivent essentiellement comme les urbains, l’entassement et l’anonymat en moins. La population, sans être multiethnique, n’y est plus homogène, car les néo-ruraux viennent de tous les horizons. Le village n’est plus le centre de la vie des gens. L’environnement et l’eau y sont souvent plus pollués qu’en ville en raison des pratiques agricoles désormais industrielles,  chimiques et transgéniques. Les animaux ont disparu des champs. L’automobile et les moteurs de toutes sortes règnent en maîtres. La culture de la consommation et de la dépendance y fleurit souvent plus qu’en ville, et la solidarité se limite à quelques groupes communautaires, comme en ville.

Surtout, les régions périphériques subissent l’hégémonie des centres urbains et du gouvernement central à tous les niveaux, et cette dynamique se reproduit à l’intérieur de chaque région. Même au niveau du renouvellement de la population, drôle de retournement des choses, c’est de plus en plus la ville qui est l’avenir de la campagne ! Ce qu’on appelait le monde rural n’est plus une simple succession de villages tous semblables et autonomes comme autrefois : c’est un ensemble de territoires structurés où intervient une nouvelle dynamique politique et économique. Les derniers portraits produits par Statistiques Québec démontrent clairement que cette dynamique  n’est plus la dualité ville/campagne, mais plutôt la dualité centre/périphérie, et elle est très simple : la croissance est concentrée dans les villes et autour des villes, particulièrement à Montréal et Québec, mais aussi dans les villes de centralité à l’intérieur de chaque région, et plus on s’éloigne de ces centres, plus la décroissance et la dévitalisation s’accentuent. La théorie des pôles de croissance et de développement continue à jouer à plein parce que nos programmes de développement régional, local ou rural n’ont jamais été autre chose que des programmes d’assistance sociale : contrairement aux appels répétés de notre grand économiste Esdras Minville dans les années 40, aucun gouvernement ne s’est attaqué aux problèmes structurels du développement et des économies régionales (centralisation politique extrême et cession des ressources naturelles aux multinationales), et ils n’ont jamais constitué un plan de décentralisation économique et politique ni une véritable politique territoriale.

La fiction rurale

Le diagnostic jovialiste du monde rural repose en grande partie sur un découpage du monde rural qui est une vue de l’esprit. Le « monde rural » dont il est question couvre 1 000 municipalités, 26 % de la population québécoise, 91 MRC, incluant les MRC des régions centrales, des périphéries et de la couronne de Montréal qui ont une zone agricole, comme Mirabel, la MRC où le taux de croissance et d’urbanisation est le plus rapide et le plus élevé en ce moment. C’est de la fiction rurale. Pas étonnant que les moyennes statistiques qu’on en tire  révèlent un monde rural qui se porte très bien : pourtant, c’est loin d’être le cas des régions périphériques, et surtout, des communautés périphériques à l’intérieur des ces régions.

Les récentes statistiques sur les variations de la population prévues entre 2006 et 2031 dans nos régions de l’Est sont une parfaite illustration de cette dynamique centre/périphérie. Plus les municipalités sont petites et périphériques, plus elles se dépeuplent. Le Bas-Saint-Laurent aura un taux de décroissance de 1,3, mais les MRC centrales de Rivière-du-Loup, de Rimouski-Neigette et de Mitis auront des taux de croissance respectivement de 8,4, 2,5 et 1,1. À l’inverse, les taux de variation de la population prévus dans les MRC périphériques des Basques, de Témiscouata et de Rocher-Percé sont respectivement de -12, -11 et -8. Entre 2006 et 2031, l’âge médian attendra 62 ans dans les Basques, 56 ans dans Matane, 57 ans dans  Bonaventure, contre 51 an dans Rimouski-Neigette, un peu plus de 40 ans dans la couronne nord de Montréal et un peu plus de 25 ans chez les Cris et les Inuits. Quant aux bilans migratoires, s’ils sont moins négatifs qu’auparavant dans nos régions, ce n’est pas parce que les jeunes ne quittent plus ou même reviennent, c’est  tout simplement parce qu’il en reste bien peu. En 2006, les 0-14 ans ne formaient plus que 14 % de la population en Gaspésie, contre 43 % en 1966, et l’âge médian y était de 58 ans contre 39 ans dans Mirabel.

Revitaliser les économies régionales

Faut-il ajouter qu’il n’y a qu’une façon de revitaliser les périphéries, qui est de revitaliser leur économie et leur territoire en misant sur ce qui leur est propre, en leur redonnant la gestion de leur gagne-pain naturel, les ressources naturelles, et le contrôle de leur développement par d’authentiques gouvernements locaux et régionaux autonomes et imputables établis sur la base d’une restructuration du territoire ? Tout le reste, les pactes ruraux et les programmes de soutien aux municipalités dévitalisées, n’est que palliatif qui accroît encore davantage la dépendance des communautés périphériques.

Mais de cela, nos universitaires et nos ruralistes patentés ne parlent pas. Ils croient à la concertation dirigée et contrôlée par Québec et par les grandes compagnies qui ont fait main basse sur nos pêcheries, notre agriculture, nos forêts, nos mines, notre énergie, nos sites naturels. Ce sont eux qui gouvernent et personne parmi nos savants et nos dirigeants ne semblent s’en inquiéter. Nos dirigeants régionaux semblent eux aussi satisfaits dans l’ensemble de la concertation et du statu quo. Les MRC et les CRÉ se satisfont d’être contrôlées par Québec et par des maires de villages qui ont trop peu de contribuables pour pouvoir agir ; ils se nomment entre eux, administrent en vase clos et rendent des comptes à Québec plutôt qu’à la population. Chaque fois que des citoyens veulent poser des questions ou s’opposer à quelque chose, c’est la panique. C’est la culture de la dépendance totale : la démocratie ne fonctionne plus.

En somme, le discours nostalgique sur la ruralité finit par évacuer les enjeux politiques concrets de l’occupation du territoire : la restructuration du territoire, la décentralisation politique, la gestion des ressources naturelles en partenariat avec de véritables gouvernements locaux et régionaux. Pourtant, sans ces réformes structurelles,  l’occupation du territoire restera une coquille vide qui servira à recycler nos vieux discours sur le développement régional et local et à nous enfermer dans le cercle vicieux de la « gouvernance régionale » plutôt qu’à nous faire progresser vers une reprise en mains de nos territoires et un nouvel équilibre entre Montréal et les périphéries, entre l’État central et les régions du Québec.

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