dernier numéro

VOL XXVII No 1, septembre-octobre 2021 Suzanne Tremblay

Habiter le territoire rural

Habiter le territoire rural

1 octobre 2010 par 

En novembre 2007, la Coalition urgence rurale du Bas-Saint-Laurent (CUR) tenait son colloque annuel et invitait ses membres à réfléchir sur la notion de « développement durable » en posant clairement la question : « S’agit-il d’une réalité ou d’une supercherie? » À l’assemblée générale annuelle qui suivit ces assises, la CUR prenait des positions fermes. OUI au développement, mais définitivement NON à l’exploitation du territoire, concept trop souvent employé sans en mesurer toute la portée symbolique. Exploiter est une pratique mondialement utilisée pour s’emparer des richesses d’un territoire!

J’ai un exemple très actuel d’un pays qui a subi le développement depuis tant d’années qu’il se trouve maintenant épuisé. Bien sûr, la situation n’a aucune mesure avec celle de notre milieu rural! C’est une situation qui se passe dans un pays lointain. « Nous n’avons ni à manger, ni à boire », titrait le journal Républicain Niger, dans son édition du 5 août 2005. Vous penserez peut-être que cette nouvelle ne vous concerne pas, pourtant à l’époque de la mondialisation, le Niger fait partie de notre monde. S’adressant au chef du village, le journaliste lui demande : – Comment se présente la situation alimentaire dans votre village? – La situation est plus grave que vous ne pouvez l’imaginer. Ici, il n’y a plus rien à manger. Il n’y a pas d’eau. C’est fréquent de passer toute une journée sans boire de l’eau, répondit le chef. – Nous avons fait le tour du village. Il n’y a que des vieillards, des femmes et des enfants. Où sont passés les bras valides? demande alors le journaliste. – Ils sont tous partis. Certains dans les grands centres urbains, d’autres au Nigéria, répond le chef. – Pourquoi? interroge le journaliste – Parce qu’il n’y a plus à manger et à boire. Il n’y a pas non plus de travail.

Le chef décrit ensuite l’intervention ponctuelle du gouvernement qui soulage un instant la misère par une distribution de céréales dont tous les habitants n’en « voient pas la couleur » pour terminer par ce qui lui semble être la seule issue. « On s’en remet à Dieu! »

Habiter le territoire, c’est devenir progressivement responsable de son milieu de vie quel que soit son âge, ses motivations, son métier, son secteur d’activité. Le territoire rural doit évoluer grâce aux énergies, aux ressources et aux compétences qu’il renferme. Il ne sert à rien de dire que les vieilles personnes ont de grandes richesses si elles ne peuvent s’exprimer et les transmettre. Il ne sert à rien de dire que l’éducation est un secteur prioritaire si la fermeture des écoles éloigne les enfants de leur histoire. Il ne sert à rien de dire que la santé, ça coûte cher, si l’organisation des soins ne tient pas compte des réalités régionales de distances, d’âges, etc. Des forums naissent ici et là, des initiatives de l’économie sociale et coopérative se développent, des artistes locaux s’expriment pour contribuer à une bonne qualité de vie des communautés. Le pouvoir politique comprendra-t-il enfin que son devoir est de soutenir davantage les habitants du territoire que de faciliter l’enrichissement des occupants qui ne font que passer?

Un exemple significatif est celui de l’implantation des éoliennes, ici, dans le Bas-du-Fleuve. Deux projets éoliens ont été retenus dans la Matapédia par Hydro-Québec, au cours du dernier appel d’offres au printemps 2008. Les deux sociétés concernées sont des firmes allemandes : Enercon et Repower, l’une d’entre elles s’était engagée à construire une usine à Matane, cela devait se faire « dans la semaine »; un an et demi après, cela n’est toujours pas fait! Enercon pense commencer sa production à l’été 2010! Pour répondre aux collectivités et au secteur communautaire, un appel d’offres devait être lancé par Hydro-Québec dès l’automne 2008...

Cet exemple qui concerne l’implantation de l’éolien démontre comment les habitants sont dépossédés de toute décision au profit de sociétés étrangères qui, au bout du compte, exporteront les profits énormes en laissant quelques miettes dont il faudra se satisfaire localement.

Utopie utopie? Peut-être! Mais au moins ces principes ont l’avantage de donner du sens au développement. Ils doivent permettre également de regarder, d’analyser et d’évaluer tout projet dit de développement. À l’occasion du colloque de la CUR, ce 17 novembre 2007, la problématique du territoire est devenue prioritaire dans les échanges pour aboutir à une préoccupation commune : habiter le territoire. Le colloque demandait à la CUR d’animer ce nouveau chantier face à la dévitalisation qui entraîne la fermeture d’écoles, de commerces, de services de proximité et d’entreprises. Il faut, avec les ressources de la région, trouver des démarches, des méthodes, des outils qui permettront à la population du Bas-Saint-Laurent d’habiter son territoire et d’y créer les conditions d’une bonne qualité de vie.

Utopie : construction imaginaire et rigoureuse d’une société, qui constitue par rapport à celui qui la réalise un idéal ou un contre-idéal. C’est une des définitions donnée par le Grand Larousse qui fait référence au roman politique et social de Thomas More, dans lequel il critique l’Angleterre et les autres États européens et imagine une île inconnue où les hommes vivraient heureux, en paix avec eux-mêmes et tous maîtres de leur destin.

Point de vue que l’on retrouvera dans l’ouvrage d’Alain Gaba dont la sortie est prévue en novembre prochain aux Éditions Avantage.
Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe