Brûler jusqu’à se consumer

Les détectives sauvages de Roberto Bolaño

Brûler jusqu’à se consumer

14 octobre 2010 par 

« Ah, où sont-ils, les flâneurs d’antan? Où sont-ils, ces héros fainéants des chansons populaires, ces vagabonds qui traînent d’un moulin à l’autre et dorment à la belle étoile? » Pour répondre à cette interrogation qui introduit La lenteur de Kundera, nous pourrions dire que ces flâneurs se trouvent dans un roman de l’auteur latino-américain Roberto Bolaño. Les détectives sauvages raconte l’histoire d’Arturo Belano (un hétéronyme de l’auteur) et d’Ulises Lima, deux membres d’une avant-garde mexicaine proche du dadaïsme, le « réalisme viscéral », qui errent de par le monde. Leurs aventures commencent dans le DF de Mexico, puis se poursuivent au Sonora, à Barcelone, à Paris, à Tel-Aviv, à Vienne, à Madrid, au Liberia, etc. En quête d’expériences, d’amitiés fugitives et d’oubli, ils s’occupent de vivre et d’écrire loin des cénacles littéraires où ils sont perçus comme des fous furieux avec qui personne, mais alors là personne, ne veut avoir affaire. Ils pourraient reprendre à leur compte la formule que les situationnistes ont détournée de Virgile : « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu. » C’est comme si la vie ne leur suffisait pas et qu’il faille constamment la présence du changement et du danger pour l’agacer.

Ces deux poètes présentent plusieurs points communs avec Rimbaud, Dada, Brautigan et Ginsberg, spécialement leur impertinence. Expérimentant une liberté extraordinaire faite d’errance, de rencontres, de rixes et de trafics, ces Don Quichotte modernes foncent à tête baissée sur les moulins qui brisent les articulations de la fraternité. Ils écrivent et lisent la nuit, exercent les métiers les plus divers, de dealer à veilleur de nuit sur un camping, de plongeur à pêcheur, de vendangeur à journaliste. Aux questions les plus compliquées, ils ont les réponses les plus simples : s’ils errent, c’est qu’ils aiment être ailleurs ; s’ils suivent un ami qui se dirige vers une mort certaine, c’est pour ne pas le laisser seul ; s’ils pleurent, c’est parce qu’ils ont le cœur brisé. En cela, ils suivent le pragmatisme de l’inspiratrice de leur avant-garde, Cesárea Tinajero, qui prétend que « l’avenir commun de tous les hommes est de chercher un lieu où vivre et un lieu où travailler ».

La particularité du récit vient de ce que le parcours de ses deux protagonistes est raconté par ceux qui les ont connus. La première et la dernière partie du roman sont constituées du journal de Juan García Madero, un jeune poète de 17 ans, et relatent sa rencontre, en 1975, avec les réal-viscéralistes et leur fuite dans le désert du Sonora en compagnie de Lupe, une jeune prostituée qui tente d’échapper à son souteneur, à la recherche de la mère du réalisme viscéral, Cesárea Tinajero. Tout au long du récit, ce ne sont pas moins de 53 narrateurs qui vont évoquer leur rencontre avec Belano ou Lima, quelque part entre 1976 et 1996.

Le romancier et ami de Bolaño, Rodrigo Fresàn, dit de ses livres qu’ils sont politiques, mais d’une manière plus personnelle que militante ou démagogique, d’une façon proche de la mystique des beatniks. Trotskyste désenchanté, Bolaño a peut-être voulu signifier que la révolution, après la désillusion qu’a laissé la dictature de Cuba (pensons au sort de Reinaldo Arenas, qui apparaît d’ailleurs fugitivement dans le roman), ne pouvait être qu’individuelle, ou encore que ce n’était pas le rôle de la littérature de s’associer à une doctrine quelconque, mais qu’elle se devait simplement de prendre parti pour une intensification de la vie. Quoiqu’il en soit de ce questionnement quant au rapport que les vivants et la littérature doivent entretenir, l’enquête foisonnante que propose Les détectives sauvages constitue une lecture passionnante, comme en témoigne le succès que remporte ce roman depuis sa parution en 1998.

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