Malgré le contexte actuel, l’Arbre porte ses fruits dans Charlevoix

Écoforesterie

Malgré le contexte actuel, l’Arbre porte ses fruits dans Charlevoix

2 juillet 2010 par 

On serait porté à croire que la foresterie au Québec est arrivée à un cul-de-sac. Plus d’étudiants, plus de travailleurs, plus de passionnés ni de personnes ressources. Mais alors qu’un modèle de foresterie se meurt, une jeune pousse vigoureuse commence déjà à prendre sa place dans nos sous-bois.

Portons notre attention sur une entreprise qui stimule l’enthousiasme des jeunes et moins jeunes de la région de Québec et de Charlevoix. La Coop de l’Arbre opère en trois volets, soit l’arboriculture, l’écoforesterie et l’éducation environnementale. En trois ans, cette Coop a triplé son chiffre d’affaires, engage déjà dix travailleurs enthousiastes et compte une soixantaine de membres travailleurs, utilisateurs et de soutien ; pour la forêt, la région et l’économie sociale.

Dans les milieux écologistes, la Coop de l’Arbre est la nouvelle référence. Elle représente à la fois les « héros » dont tout le monde parle et ceux qu’on cherche à imiter dans de plus en plus de régions du Québec. Il sera toujours difficile de cerner les conditions, les éléments et les secrets de leur succès. Mais j’ai quand même essayé de dégager une vue d’ensemble qui puisse nous apporter certaines réponses et pistes à suivre, grâce à une longue discussion avec Antoine Suzor-Fortier, un membre fondateur de la Coop, et par plusieurs lectures de leurs bulletins de nouvelles bimensuelles.

La Coop de l’Arbre

Le succès et les honneurs que la Coop de l’Arbre accumule dépassent mes espoirs les plus fous. Moi qui croyais qu’un groupe qui s’afficherait fermement du côté de l’écoforesterie au Québec serait voué à une bataille constante dans un contre-courant intense pour survivre. Les membres de la Coop mettent évidemment tout leur cœur à l’ouvrage, mais on peut aussi apprécier le fait que les populations de Charlevoix et de Québec sont prêtes à recevoir et à appuyer une telle initiative.

Si je n’étais pas si heureux de cette tournure, je pourrais presque en être jaloux. Comment se fait-il qu’il y ait une coop avec plein de beau monde qui pratique de l’écoforesterie dans Charlevoix et qu’il n’y en a pas chez nous ? Peut-être qu’une partie de la réponse se trouve dans les origines de la Coop de l’Arbre.

En Colombie-Britannique, un groupe de visionnaires ont publié Ecoforestry, The Art and Science of Sustainable Forest Use (Drengson, Taylor), une compilation de textes qui ont défini le concept de l’écoforesterie. Ce livre s’est retrouvé entre les mains de Jean-François Lettre, un arboriculteur et forestier qui vit sur sa terre sur un massif élevé qui domine le fleuve à l’est de Québec. Homme d’action, il s’équipe et appelle son entreprise La Symbiose, nom qui laisse prévoir un comportement harmonieux avec la nature. Ses activités incluent l’arboriculture, l’écoforesterie, l’agroforesterie ainsi que la production et la récolte des produits forestiers non ligneux.

À Québec et sur la côte sud, Antoine Suzor-Fortier tient un discours écoforestier. Est-ce à cause de son cheminement hors du commun ? Après avoir géré son entreprise d’aménagement paysager en Espagne, il participe à un projet de formation-aménagement dans une érablière dans le comté de L’Islet. Il manifeste le plus haut respect pour les écosystèmes forestiers.

Lors de leur rencontre, Antoine et Jean-François constatent qu’ils partagent tous deux une passion pour l’approche arboricole écologique de la foresterie, mais sont fatigués de gérer et d’administrer en solo leur entreprise. Réalisant que leur approche peut être créatrice d’emplois, ils se tournent naturellement vers le modèle coopératif.

À eux se joint Frédéric Beaudoin, un technicien forestier devenu arboriculteur. Il est attiré par la diversité et l’ampleur des expériences qu’offrent une coopérative et l’interaction avec d’autres membres qui ont une vision commune. Il est aussi un admirateur de Windhorse Farm et de Léonard Otis. C’est le genre de gars qui prend le temps d’expliquer aux propriétaires les avantages de travailler sous le couvert forestier et en harmonie avec les peuplements pionniers plutôt que de les abattre et d’essayer de les remplacer, comme on le fait dans la foresterie conventionnelle.

La Coop ne s’est pas réalisée instantanément, sans difficultés ni questionnements. Le financement et les frais de démarrage sont toujours des obstacles. D’autres opportunités se présentent et on se demande si on ne serait pas mieux de faire autre chose. Et puis, comme ça arrive souvent avec la venue du printemps, la graine semée se met à bourgeonner. Un bon contrat de taille d’arbres les convainc d’aller de l’avant et la Coop de l’arbre naît pendant le « Jour de l’Arbre » au mois de mai 2007.

« Au début, avec tout ce beau monde, on est partis dans toutes les directions et on a fait lever plein de choses. On était partout. Difficile de suivre un plan d’affaires dans une expérience qui n’a jamais été faite. On a été assez volages malgré les difficultés et les dangers d’épuisement physiques et financiers. Mais c’était de l’investissement en recherche et développement indispensable pour baser un nouveau concept sur du solide. On a vu ce qui fonctionnait, ce qu’on aimait et ce qu’il valait la peine de développer. »

L’écoforesterie

On est au début de l’aventure. On doit s’adapter aux contextes et à la réalité de nos forêts privées plutôt que d’essayer de les adapter à nous. « Présentement, on doit travailler avec des bois de qualité moindre, comme des arbres dominés, mourants, tassés ou sans futur. Les volumes sont limités. Les terres des quelques membres ne pourraient pas fournir à tous nos constructeurs à ce stade. »

On croyait tout d’abord trouver le profil du propriétaire-travailleur forestier prêt à faire de l’écoforesterie et à mettre en marché certains matériaux. Mais à cause de l’inflation des prix et de la spéculation, les jeunes qui ont accès à la forêt, comme à la terre, sont rares. Et les forêts publiques sont toujours sous la poigne de fer des dictatures industrielles.

« Plus souvent, les propriétaires de boisés familiaux sont assez âgés et les plus sages font appel à la main-d’œuvre de la Coop de l’Arbre. Mais on ne veut pas commencer en mettant trop de pression sur les forêts pour nous fournir de grandes quantités. Donc on s’est concentré sur la démarche de l’aménagement, bien qu’il y ait des transformateurs parmi nous qui ont apporté certaines pistes de solutions. »

La transformation minimise le besoin de main-d’œuvre en forêt pour rentabiliser la récolte. On peut récolter moins. L’aménagement ne rapporte pas directement, puisque les interventions selon la charte écoforestière ne sont pas subventionnées au même titre que les coupes de style industriel. Alors on doit maximiser le rendement de chaque volume de bois récolté.

Les membres ingénieux ont même mis sur pied une formule qui s’inspire d’Équiterre, qu’on appelle : l’Écoforesterie Soutenue par la Communauté (ÉFSC). De plus en plus d’acheteurs tiennent à encourager des forestiers consciencieux et à pouvoir dire que le bois de leurs structures de parterre ne provient d’aucune coupe à blanc. Mais avec toute la certification inadéquate, voire mensongère qu’il y a de nos jours, comment le savoir vraiment ? En connaissant le boisé qui a fournit nos matériaux.

« Le volet Écoforesterie n’est pas encore arrivé à maturité. On cherche à développer et à diversifier les utilités de nos sous-produits. On cherche à réduire nos pertes. On veut aller dans les bois et savoir ce qu’on va faire avec chaque morceau qu’on récolte. On veut aussi aller plus loin que le bois. Les champignons, les plantes comestibles, médicinales et nutraceutiques, l’agroforesterie et les pépinières naturelles… On voudrait se faire une pépinière comme à Windhorse Farm, en s’approvisionnant à partir de la génétique des boisés de nos membres. »

La charte écoforestière de la Coop de l’Arbre

La charte de la Coop Éco-forestière de l’Arbre sera probablement un document charnière dans l’histoire de la foresterie du Québec. On vise un aménagement globale, naturel, protecteur, équitable et qui proscrit la coupe à blanc. Basée en grande partie sur les définitions de l’écoforesterie énoncées par le Canadian Ecoforestry Institute de la côte ouest en plus d’un amalgame de plusieurs initiatives de certification, elle est aussi inspirée d’expériences concrètes et intégrées d’écoforesterie pratique comme la ferme forestière de Léonard Otis et Windhorse Farm. On peut déjà l’utiliser pour travailler sur le terrain. Je serai même fier de dire que je l’utilise chez moi.

Il ne reste qu’à la peaufiner pour éviter les fausses interprétations que des personnes malintentionnées pourraient faire. Bien sûr, il y aura des pilleurs de lots qui se réclameront des adhérents de n’importe quelle charte qui a la cote à un moment donné. Comme l’expérience de la F.S.C. nous l’a prouvé, une charte ou une certification ne peut pas régler le problème des coupes abusives à elle seule, même si elle est la plus solide et la mieux fignolée au monde. Comme le dit Antoine : « Ce n’est qu’une question de temps avant que les industriels se mettent à appeler leurs coupes à blanc de l’écoforesterie et qu’on ne doive trouver un autre nom pour ce qu’on fait. »

Les forestiers écologistes devront faire preuve de la plus grande transparence et les consommateurs devront assumer leur part de  responsabilité pour vérifier la provenance de leurs produits forestiers. Remarquons que ça peut joindre l’utile à l’agréable. Tout comme les visites à la ferme, les visites à la forêt peuvent créer des occasions pour les forestiers d’offrir des services éco-touristiques et pour des citadins de venir apprendre et s’amuser avec leurs enfants dans une atmosphère plus personnelle et chaleureuse.

Le modèle coopératif

La Coop de l’Arbre est un concept aussi exportable à d’autres régions que l’écoforesterie. Ça fonctionne. Ça soigne et ça entretient nos boisés. Et les coopératives créent plus d’emplois durables et de qualité par rapport à l’argent investi du contribuable, que n’importe quelle autre forme d’entreprise. Ça pourrait aussi bien s’appliquer aux forêts publiques qu’aux forêts privées, en commençant par les territoires intra-municipaux. Et on gagne bien plus en économie sociale, surtout par la répartition de la richesse de nos ressources de façon équitable dans toute la région.

Ca me coûterait d’appeler une foresterie qui protège l’intégrité physique et biologique d’une forêt, tout en exploitant ses travailleurs, de l’écoforesterie. La coopérative qui fonctionne comme telle est le prochain pas évolutif politique, économique et psychologique de l’humanité, contrairement au modèle industriel qui infantilise. Le « supérieur » dit de « faire ça » et on le fait. On n’est pas responsable.

Un membre d’une coopérative se doit d’être informé, de comprendre, de participer aux décisions, de les assumer et d’en être responsable. Pour moi c’est ça, la maturité. Il n’y a pas de mal à être mature, même quand on est jeune. Être mature ne veut surtout pas dire qu’on ne s’amuse plus. Je crois que la Coop de l’Arbre en est la preuve.

La Coop de l’Arbre offre des services en écoforesterie, en arboriculture et en éducation environnementale.

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