L’urgence d’un moratoire

Forage dans le golfe du Saint-Laurent

L’urgence d’un moratoire

2 juillet 2010 par 

Old Harry en rouge qui, comme les Îles de la Madeleine, est situé au milieu du golfe du Saint-Laurent. Ce territoire géologique à 460 mètres de profondeur est connu et convoité depuis longtemps par Terre-Neuve et Québec.

Depuis la tragédie dans le golfe du Mexique, une multitude de tribunes canadiennes et québécoises font état de citoyens de toutes allégeances se prononçant en faveur d’un moratoire sur l’ensemble des projets d’exploration et d’exploitation en milieu marin. Pourtant, Ottawa rejette l’idée d’un moratoire alors que le Québec pourra quant à lui lever celui émis sur la portion québécoise du Saint-Laurent au terme du programme d’évaluations environnementales stratégiques (EES). Mais si aucun moratoire n’est décrété rapidement pour l’ensemble du golfe du Saint-Laurent, le premier forage verra le jour d’ici 2012.

Agir avec prudence

En plein cœur du golfe du Saint-Laurent, près de chez nous, se trouve le gisement Old Harry convoité pour son important potentiel en hydrocarbures. Corridor Resources a annoncé son intention d’y faire un premier forage exploratoire du côté de Terre-Neuve en 2011 ou 2012. Terre-Neuve semble déterminée à forer et n’a pas besoin de consulter les autres provinces qui partagent le territoire du golfe.

Cette étape franchie marquera de façon irréversible le début des grands projets d’exploration et d’exploitation dans le golfe. Logiquement, le Québec s’empressera de régler son litige avec Ottawa sur le flou quant à la propriété des ressources naturelles du sous-sol marin. Plus rien ne pourra arrêter le gouvernement du Québec de forer dans sa portion de Old Harry.

Old Harry est situé à 80 km des Îles-de-la-Madeleine et à une centaine de kilomètres de Terre-Neuve et de la Nouvelle-Écosse. Il est situé dans un espace marin semi-fermé, entouré de cinq provinces qui profitent des ressources précieuses, renouvelables et fragiles du golfe du Saint-Laurent. Celui-ci paraît grand, mais il est 6,5 fois plus petit que le golfe du Mexique. Aucune des provinces n’est à l’abri d’une catastrophe provenant des projets des autres. Étonnamment, aucune évaluation des projets d’exploration ou d’exploitation ne tient compte du golfe dans son intégralité.

La population des Îles-de-la-Madeleine est inquiète et ne le cache pas. Le conseil d’agglomération des Îles-de-la-Madeleine vient de faire une demande formelle de moratoire sur l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures pour l’ensemble du golfe du Saint-Laurent. Il en appelle également à une coalition des communautés maritimes du Saint-Laurent afin de développer une vision commune et harmonisée des enjeux liés aux hydrocarbures en milieu marin. Les Madelinots comptent convier les communautés côtières à participer à un forum sur cette question d’ici la fin de l’année 2010.

Faire un examen de fond

Le laxisme dans l’encadrement de l’industrie gazière et pétrolière a des répercussions catastrophiques. La marée noire dans le golfe du Mexique est maintenant qualifiée de « crise sociale, environnementale, financière et réglementaire sans précédent ». Les États-Unis ont rapidement réagi et décrété un moratoire. Un comité d’experts réexaminera les procédures environnementales et nul doute que le point sera fait sur les véritables causes qui ont engendré l’explosion de la plate-forme de forage exploratoire. Sans moratoire, comment le Canada peut-il rassurer sa population, en invoquant ses règles de sécurité les plus rigoureuses au monde ? La notion du risque zéro n’existe pas.

Faut-il rappeler qu’en 2005, sous la pression de l’industrie pétrolière, le Canada avait revu à la baisse les exigences des évaluations environnementales nécessaires avant d’entreprendre des forages exploratoires ? Maintenant, un simple examen préalable remplace l’étude approfondie et les consultations publiques ne sont plus requises. Le Québec, pour sa part, exigera pour le forage exploratoire un certificat d’autorisation seulement, également sans consultation publique. Faut-il rappeler les risques liés au forage exploratoire, tels que ceux engendrés par l’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique ?

Éliminer les conflits d’intérêts

À défaut d’avoir été proactif dans ce dossier, on peut donner au président Obama le mérite d’avoir remédié à des situations embarrassantes de conflits d’intérêts en retirant les évaluations environnementales à l’agence fédérale qui octroyait aussi les permis. Au Canada, lors du dernier budget, le gouvernement Harper a annoncé que les évaluations environnementales passeraient sous les mains de l’Office national de l’énergie, office déjà responsable d’octroyer les permis ! Au Québec, c’est le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MNRF) qui chapeaute le programme d’EES qui entrevoit prochainement la mise en valeur des hydrocarbures en milieu marin…

Agir en concertation

Plus que jamais, les provinces doivent se rallier et travailler en concertation sur les enjeux liés à l’exploration et à l’exploitation des hydrocarbures, compte tenu des risques inhérents et souvent inévitables liés à cette industrie. Nous devons définir ensemble une vision partagée du développement des hydrocarbures, d’où la nécessité de créer une coalition d’intérêts.

Exiger un débat public

La prémisse des EES est à l’effet que le Québec veut exploiter les hydrocarbures en milieu marin. Le gouvernement de Jean Charest s’appuie sur une population à peine consultée lors de la stratégie énergétique 2006-2015 et surtout mal informée des enjeux pour mettre en place son projet d’exploitation des hydrocarbures. Par souci de transparence, le programme d’EES doit être revu pour permettre d’être géré par un organisme indépendant de la tutelle gouvernementale et loin des groupes de pressions pétroliers pour s’accorder un véritable choix de société. À la lumière du contexte actuel, seul un débat public de vaste envergure permettra au Québec et aux provinces de l’Atlantique de décider de l’avenir du Saint-Laurent, cette richesse collective du patrimoine national.

Pour éviter un développement archaïque qui comporte des risques élevés et qui laisse de profondes cicatrices sociales et environnementales, il faut demander et imposer un moratoire sur l’ensemble de nos trois océans et milieux marins au Canada.

Danielle Giroux est présidente d’Attention FragÎles (www.attentionfragiles.org) et Thierry Gosselin est biologiste (www.mareenoire.ca). _________ Pour poursuivre la réflexion : Exploitation pétrolière de Old Harry - L'enthousiasme de Saint-Jean, les réserves de Québec Radio-Canada, 16 juin 2010 (www.radio-canada.ca/nouvelles/National/2010/06/16/002-gisement-quebec-terre-neuve.shtml) Exploitation pétrolière : Old Harry inquiète les Madelinots Radio-Canada, 17 juin 2010 (www.radio-canada.ca/util/postier/suggerer-go.asp?nID=841419) Opposition à l'exploration pétrolière - La coalition prend forme dans le golfe Radio-Canada, 21 Juin 2010 (www.radio-canada.ca/regions/est-quebec/2010/06/21/004-coalition-petrole-moratoire.shtml)
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