Un rasoir dans la bouche, ou le verbe employé comme arme

Un rasoir dans la bouche, ou le verbe employé comme arme

4 mai 2010 par 

Apprendre. Cette faculté d’adaptation est absolument nécessaire pour survivre en société, alors imaginez son rôle déterminant dans une prison. Plutôt que de passer un moment à songer à son importance en sautant d'une idée à l'autre, et comme vous passez devant un cinéma qui se trouve, juste là, de l’autre côté de la rue, pourquoi ne pas vous y arrêter, prendre un billet et entrer dans la salle pour voir Un prophète ? Cependant, soyez prévenus, ce film coupe le souffle. Avant d’entrer, prenez le temps de respirer un bon coup et d’aérer vos poumons : l’air à tendance à se raréfier dangereusement devant une œuvre de ce genre.

S’éduquer est une tâche ardue pour quiconque, mais pour Malik El Djebena (joué par Tahar Rahim, lumineux), jeune beur de 19 ans condamné à purger une peine de six ans de prison, c’est une question de vie ou de mort. Sous les verrous pour avoir joué du couteau avec des policiers, cet être fragile transpercé par la peur (son corps marqué de cicatrices en témoigne) est d’emblée confronté à la violence du milieu carcéral : Luciani (interprété par Niels Arestrup, terrible), un parrain corse, le condamne à la loi de la jungle – tuer ou être tué. Pour Malik, l’enjeu est d’abord de survivre, ce qui impliquera le crime, puis le calcul. Son meurtre fondateur le hante littéralement tout au long de l’histoire. En effet, l’apprenti partage sa cellule avec Reyeb, sa victime devenue un fantôme amical.

Ce jeune homme sans parents, sans amis, sans sous, sans religion, seul donc, apprendra à lire et à écrire, « le canard est dans la mare ». Puis, sa curiosité et son culot sans borne lui permettront de s’affranchir peu à peu de la peur qui le tenait enfermé en lui-même, de sortir la tête hors de l’eau et de jauger les habitants de cette mare carcérale. Après avoir été obligé de se mettre un rasoir dans la bouche, il apprendra la langue de l’ennemi et s’en servira comme d’une arme puissante. Malik s’épanouira comme de la mauvaise herbe dans un environnement hostile à la liberté. Les revues pornos feront place aux livres, la gêne à l’assurance, les gestes maladroits à l’aisance ; les perceptions de Malik deviendront de plus en plus complexes et son jeu, de plus en plus dangereux.

Un des aspects originaux d’Un prophète consiste à ne jamais aborder l’évasion – qui est pourtant l’enjeu classique des films de prison, pensons au Trou de Becker – pour plutôt explorer les avenues de la « réhabilitation », c’est-à-dire de la réinsertion dans la société. Le fait que le spectateur se retrouve avec les personnages, derrière les grilles, dans les cellules exiguës, est garant de l’atmosphère étouffante liée au genre. La prison, cette antichambre de la société, devient ainsi une école ; le but, comme le dit Reyeb à Malik, est d’en « sortir un peu moins con qu’on y est entré ».

Le coup d’œil de Jacques Audiard sur cet univers masculin s’avère d’une grande finesse. Depuis ses débuts dans Regarde les hommes tomber, ce réalisateur filme des hommes virils capables de la plus grande violence, mais également d’attentions très tendres. On pensera ici au personnage incarné par Romain Duris dans De battre mon cœur s’est arrêté qui saisit fugitivement la main de son pote, ébranlé, qui s’épanche en racontant sa vie passée à soigner un père malade. Il en va de même pour Malik qui, après avoir vécu une scène des plus cauchemardesques, s’endort en berçant contre son corps l’enfant de son ami de taule. C’est peut-être dans cette grande tendresse d’Audiard vis-à-vis des hommes capables de la pire barbarie et de l’amour le plus grand que réside l’aspect le plus singulier de ce cinéaste au regard débarrassé des clichés et des idées reçues. D’ailleurs, existe-t-il seulement un autre cinéaste qui fasse preuve d’une sensibilité similaire à l’égard des hommes ? Il n’y a qu’à regarder sa façon de filmer les mains de ses protagonistes. Qu’elles soient meurtrières ou caressantes, qu’elles écrivent ou qu’elles tiennent un pistolet, elles témoignent de l’humanité de leur propriétaire.

Voilà un film qui met en scène la difficile construction d’une identité qui s’accroche à toutes les occasions qui s’offrent à elle pour s’élever. En dévoilant la nécessité de, tôt ou tard, prendre parti pour un groupe plutôt qu’un autre, Audiard réaffirme l’impossibilité de rester dans la posture d’un témoin impassible si l’on veut appartenir à une communauté et s’ancrer dans le réel.

Un prophète de Jacques Audiard (2009), à voir : CinémAlice, salle Lucien-Bellemare du Cégep de Matane, lundi 26 avril à 19 h 30. Ciné-répertoire, Cinéma Lido Rimouski, lundi 10 mai à 13 h et 19 h.
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