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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

Renouer le lien sacré ou disparaître

Renouer le lien sacré ou disparaître

6 mai 2010 par 

Lors de mon récent passage à l’émission Les chemins de travers, radiodiffusée en direct sur la première chaîne de Radio-Canada, l’animateur m’a fait le plus étonnant des compliments : « Madame Benoit, vous parlez comme une matriarche amérindienne de 125 ans ! » Mon cœur s’est ému, sachant que mon interlocuteur, l’anthropologue Serge Bouchard, en connaissait infiniment plus sur les Autochtones que moi. En effet, il les a côtoyés, compris et appréciés avant même que je ne commence à vivre en compagnie des orignaux dans les monts Chic-Chocs, terre sacrée ancestrale des Micmacs de la péninsule gaspésienne. Que pouvait bien avoir découvert cet érudit chez moi de comparable à la sagesse d’une Ancienne née sous une tente par les siècles passés ?

Une dangereuse rupture

Je n’ai pas le vécu de la sage autochtone centenaire et pourtant, au-delà des différences culturelles et du temps, ma pensée rejoint la sienne et mes mots sont probablement inspirés d’un respect similaire pour la nature, d’une conception non moderne du rôle fort humble de l’homo sapiens dans le grand cycle de la vie. Comme l’Ancienne, je parle du lien qui unit tous les êtres vivants et je m’inquiète devant la rupture entre le monde des hommes dits civilisés et le monde sauvage. En vérité, jamais auparavant notre espèce ne s’est autant éloignée des connaissances et des enseignements de la nature. Au Canada, beaucoup d’entre nous vivent dans l’agitation des grandes cités et des banlieues, étant déconnectés de nos origines et craintifs de ce qui est encore sauvage. Nos liens se limitent désormais aux humains et au monde artificiel dans lequel nous évoluons. Ainsi, les passants interrogés dans la capitale savent énumérer les noms des vedettes du sport, des téléromans et de la musique populaire, les marques de voitures et d’ordinateurs, les produits à la mode largement publicisés, etc. En contrepartie, moins de 10 % d’entre eux peuvent nommer une douzaine d’espèces d’oiseaux sauvages, de mammifères, de poissons ou de plantes indigènes… La situation est-elle différente en régions éloignées, là où l’économie et le loisir reposent sur l’exploitation des nombreuses richesses de la forêt boréale ? La majorité des piétons soumis au même interrogatoire en Abitibi ou en Gaspésie nomment plus aisément les gibiers qu’ils chassent, les poissons qu’ils pêchent, les arbres qu’ils coupent et qu’ils transforment, mais guère davantage. Le sphinx colibri, le condylure et le viréo aux yeux rouges, vous connaissez ?

La biodiversité canadienne demeure ignorée par une importante partie de la population, un constat pour le moins préoccupant. La matriarche autochtone me donnerait raison quant aux conclusions suivantes : l’ignorance, l’indifférence et l’oubli progressif de nos liens avec la nature sont à la fois les causes et les conséquences de décennies d’abus orgueilleux menés au nom d’un progrès éphémère et destructeur. De plus, la rupture de l’homme contemporain avec le milieu naturel constitue la pire menace à la sécurité des sociétés modernes, car elle ébranle un équilibre planétaire vieux de quatre milliards d’années d’évolution. La vie, toutes formes de vies, est aujourd’hui menacée.

Les liens primaires

Les sciences naturelles documentent abondamment l’interdépendance des espèces sauvages, ces liens primaires appelés symbiose et osmose. La pensée amérindienne résume ces principes de manière simple et poétique : parce que le loup mange l’orignal et le castor, l’orignal et le castor vivent dans le loup ; parce que l’orignal et le castor mangent le saule et le bouleau, le saule et le bouleau sont également présents dans le loup. Et vice versa : l’orignal, le castor et le loup vivent dans le bouleau et le saule. Parce que l’homme originel chassait l’orignal, le caribou et le lièvre, et qu’il pêchait le saumon, le doré et les autres poissons, ces espèces vivaient en lui et lui en elles. Parce que l’homme originel cueillait les plantes médicinales et les fruits comestibles, ces végétaux vivaient en lui et avaient une part d’humanité en eux. En vertu de cette interdépendance, respect et reconnaissance envers la créature abattue ou la plante dépouillée animaient le cœur du chasseur-cueilleur de jadis, car les sentiments contraires ne pouvaient qu’apporter famine et malheur sur le clan. Les mises en garde contre l’avidité et l’orgueil concluant cette croyance ancestrale trouvent un écho dans la situation mondiale actuelle : le documentaire Home, réalisé par le Français Yann-Arthus Bertrand, démontre que la surconsommation des ressources naturelles risque d’entraîner des catastrophes humaines et environnementales à l’échelle planétaire. Je recommande d’ailleurs le visionnement de cette alarme cinématographique vue et entendue de par le monde, au printemps 2009.

Le lien sacré

Les spécialistes s’entendent pour dire que l’humanité paiera très cher le coût de son mépris et de ses « mauvais sentiments » envers la nature. Les vieux sages amérindiens nous orientent vers une piste de solution, car ils savent qu’au-delà des liens symbiotiques d’origine naturelle, il existe un second niveau d’attaches, une autre dimension spirituelle, morale et immatérielle qui soude à jamais les destins de l’homme, de la bête et de la plante. Ce lien prédominant forgé d’amour et de respect s’avère très puissant ; en lui résident l’espoir et le salut, enfouis quelque part dans le cœur de chacun d’entre nous. Nul ne peut retourner en arrière et il faudra certes trouver au plus profond de nous ce lien sacré dont nous avons longtemps cherché l’équivalent ailleurs. Personnellement, je l’ai découvert au gré de mes pérégrinations dans la forêt boréale, au contact des animaux libres et sauvages, parmi les arbres géants et les plantes les plus discrètes. Je l’ai approfondi et renforcé en m’abreuvant à la même source de connaissances que l’Ancienne née sous la tente il y a plus de cent ans : l’école de la nature. Voilà pourquoi Serge Bouchard, le 2 août dernier, notait que je tenais le même discours qu’une matriarche autochtone. À l’instar de l’aïeule, je suis consciente que lorsqu’une espèce sauvage s’éteint, une partie de moi disparaît avec elle. Je fais donc en sorte que mon empathie pour la faune et la flore guide mes actes, mes choix et mon engagement.

Mes écrits et mes tableaux, l’expression de tous mes liens

Il faut aimer pour se sentir lié à quelqu’un. En développant mon amour pour les animaux sauvages, en les regardant agir, en décrivant leurs comportements ou en les peignant dans leur habitat, ils vivent en moi et moi en eux. Chaque saison, je crée de nouveaux liens avec des espèces végétales ou animales que je parviens à observer, à dessiner et à estimer pour la première fois. L’intensité des contacts et mon émerveillement renforcent la profondeur de chaque lien, stimulant du même coup ma volonté de protéger et de conserver toutes les vies exceptionnelles composant la biodiversité de mon pays. Mes écrits et mes tableaux sont l’expression de tous mes liens.

Il n’est pas nécessaire de suivre à la lettre mon parcours pour renouer des liens avec la nature. Prendre le temps d’observer, d’admirer et de connaître la faune et la flore du voisinage est parfois suffisant pour engendrer l’amour menant à la volonté de protéger et de survivre, tous ensemble. Pour en avoir fait l’expérience, je sais que les liens affectifs que nous créons spontanément avec nos animaux domestiques sont possibles avec leurs pendants sauvages, dans un contexte de liberté excluant la possessivité et la domination. On peut également éprouver une satisfaction inouïe à découvrir l’incroyable variété et complexité des fleurs indigènes qui poussent dans les vastes jardins sauvages. Toutes vies en ce monde sont liées !

Alors que les scientifiques clament haut et fort l’urgence de changer nos rapports avec le monde sauvage et de modérer notre utilisation abusive de ses ressources, aucun virage écologique ne portera de fruits sans être consolidé par la conscience du fragile petit fil qui lie notre destin à celui de toutes créatures et la reconnaissance du rôle vital joué par ce lien. La connaissance en elle-même est insuffisante si elle n’effectue pas le long voyage de l’esprit vers le cœur capable de la transformer en amour. Ainsi, en marge des nombreux efforts mis de l’avant pour sensibiliser la société sur ces questions, chaque individu demeure responsable de développer sa curiosité envers la biodiversité afin d’éprouver en lui le plus grand des mystères et la seule des vérités : toutes vies en ce monde sont liées. Liées au passé, au présent et à l’avenir ; liées dans la vie, liées dans la mort. Toutes vies seront également liées dans l’extinction si nous continuons de malmener le monde sauvage. Au contraire, si un grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants renouent des liens sacrés avec la nature et en cultivent les nobles sentiments, la puissance de leur amour combinée à leur volonté de conserver toutes vies nous mènera tous et toutes sur le sentier inexploré d’un monde meilleur. Renouer des liens pour connaître, aimer et survivre en protégeant tout ce qui est en nous et tout ce en quoi nous sommes : tel est l’unique passeport pour l’avenir.

Passionnée par le comportement animal, la faune et la flore de la forêt boréale, Gisèle Benoit est peintre animalier, naturaliste, auteure et réalisatrice de documentaires. Son travail artistique et scientifique est d’ailleurs reconnu au Canada comme à l’étranger. Avec son père Raynald, cinéaste et producteur, et sa mère Monique, peintre animalier, elle a offert au public de nombreuses expositions en galerie ou en musée, le livre d’art Cascapédia : La Dame aux orignaux (2002), les films En compagnie des orignaux (1993) et Des oiseaux pas comme les autres (Grand Prix du XIe Festival du film ornithologique de Ménigoute, France, en 1995). Plus récemment, Radio-Canada et ARTV ont télédiffusé la série documentaire Les Carnets Sauvages produite en 2007. Depuis 2001, Gisèle dirige un centre d’étude du comportement de la faune dans le nord de l’Ontario. En 2008, elle est devenue porte-parole de la Société Art et Science pour la Nature (SAS Nature), un organisme à but non lucratif dont elle et ses parents sont cofondateurs. Une importante exposition thématique intitulée La Magie de l’orignal sera présentée au centre de découverte de la SAS Nature, à Sainte-Anne-des-Monts (Haute-Gaspésie), à partir du 1er juin 2010. Pour en savoir davantage sur les réalisations de la famille Benoit, nous vous invitons à consulter les sites : www.giselebenoit.com www.sasnature.org

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