L’irréductible legs du 
camarade Chartrand

L’irréductible legs du 
camarade Chartrand

4 mai 2010 par 

Nous ne voulons collaborer en aucune circonstance. On va se mettre en opposition carrée au pouvoir ! On va aider tous ceux qui veulent protester, contester, et faire la révolution ! -Michel Chartrand, 1970

Afin de rendre « respectable » la pensée révolutionnaire de Michel Chartrand, l'élite québécoise devra assurément jongler plus qu'à l'habitude avec les demi-vérités et les contorsions logiques qu'elle manipule généralement avec une aisance professionnelle. Quelques jours seulement après la mort du syndicaliste, le discours des bien-pensants – qui compte certains ennemis objectifs de Chartrand – se peuple déjà de douces et trompeuses courbettes plus ou moins malhonnêtes. Comme ce fut le cas avec le manifeste révolutionnaire Refus global, dont on a réduit la portée à ses aspects strictement formels, le voile opaque de l'idéologie conformiste se pose tranquillement sur la pensée et l'action de Michel Chartrand.

Un des principes de sa pensée qui peut facilement être instrumentalisé par une frange de l'élite politique est – évidemment ! – son nationalisme. À cette fin, le principe en question devra être préalablement vidé de son contenu subversif : c'est à cette seule condition qu'il sera réductible à l'apparence de parenté qu'il entretient avec le souverainisme péquiste. Le nationalisme de Chartrand s'avère être de la même veine anticolonialiste et révolutionnaire que celui de Franz Fanon et d'Albert Memmi. À moins de considérer que Fidel Castro, Malcom X et … Lucien Bouchard participent d'un même mouvement, l'indépendantisme de Chartrand est théoriquement à mille lieues du nationalisme « social-libéral » propre à l'idéologie péquiste. En 1977, soit à peine un an après l'élection du Parti québécois, alors qualitativement plus progressiste qu'il ne l'est maintenant, Chartrand soutient que le nationalisme est en grande partie responsable du respect que vouaient les Québécois à Maurice Duplessis, et il ajoute:

Ce phénomène est d'ailleurs en train de se reproduire avec le Parti québécois. Les nationalistes pardonneront les pires turpitudes au PQ. Ils sont prêts à oublier qu'il existe une différence énorme entre le nationalisme et une véritable libération nationale. Raison pour laquelle j'ai toujours été contre ces « nationaleux » qui voulaient sauver la langue et laisser crever ceux qui la parlent.

Après les dizaines de lois spéciales antisyndicales, nombre de sommets corporatistes et l'atteinte du déficit zéro faite sur le dos des pauvres et de la classe ouvrière, force est d'admettre que nombre de nationalistes sont encore aujourd'hui directement visés par cette critique des « nationaleux » dont nous parlait Chartrand il y a plus de trente ans.

L'aspect démocratique de la pensée socialiste de Chartrand pourra également être mis de l'avant comme preuve de modération et de mesure. Pour lui, la prise du pouvoir par le peuple pouvait se faire de deux manières : par les armes ou par les urnes. Si c'est cette dernière option qu'il adopte, et qui fait effectivement de lui un démocrate, il ne faut pas perdre de vue que cette position en est une essentiellement stratégique, et non morale. Chartrand ne croit simplement pas que les Québécois iront jusqu'à la prise des armes pour transformer la société et c'est précisément pour cette raison qu'il opte pour la voie démocratique et parlementaire. Cette position est toutefois doublée d'un appui solidaire et concret à la lutte armée d'autres peuples : Vietnamiens, Cubains, Irlandais, Palestiniens, etc. Il ne condamnera d'ailleurs jamais la violence politique utilisée par les groupes révolutionnaires québécois. En octobre 1970, il va jusqu'à affirmer :

Le système capitaliste est fondé sur la violence et il engendre nécessairement la violence. À l’heure actuelle, le gouvernement crée plus de violence contre les chômeurs, contre les assistés sociaux, contre les gens qui vivent dans des taudis, contre la jeunesse, que tous les gars qui posent des bombes peuvent en faire contre la propriété de la bourgeoisie.

Si elle veut éviter que son héritage sulfureux ne prenne la trajectoire d'une balle dans le pied, l'élite syndicale devra elle aussi manipuler avec soin les positions de Chartrand. Inutile de rappeler que la vision qu'a le militant du syndicalisme de combat s'avère minoritaire, voire marginale au Québec. Lors d'un discours du 1er mai, en 1969, il affirme que pour transformer la société, il ne faut pas l'« attaquer tranquillement et de temps à autre et à peu près », mais bien l'attaquer « régulièrement et constamment, sans aucun répit ». Il ajoute que la voie de la légalité « qui favorise une minorité au détriment d'une majorité » n'est pas celle qui est à suivre, car c'est dans l'illégalité qu'est né, qu'a grandi et que devra continuer de vivre le mouvement syndical s'il veut défendre efficacement les prérogatives du peuple.

Michel Chartrand était un socialiste, il désirait la « destruction du capitalisme ». Il a combattu énergiquement tous les gouvernements – qu'ils soient péquistes ou libéraux, ils sont, toujours selon ses mots, semblables comme « deux fesses » (l'ADQ occupant une position de choix entre ces deux jumelles). Chartrand n'était pas en dialogue avec les patrons et les politiciens, il les combattait, systématiquement, avec violence. La charge de sa pensée et de son action visait à ébranler la société dans sa totalité. Sa pensée est si peu commune au marasme complaisant de la société actuelle que ce sont les mots mêmes qu'il emploie qui nous semblent étrangers. Qui dans l'espace public parle encore de classe ouvrière, de bourgeoisie, de socialisme, de révolution ? Certainement pas les politiciens ou les syndicalistes, ni même Québec solidaire qui refuse d'utiliser ces termes pourtant chargés d'histoire et de sens.

Médiatisée par la parole de l'élite politique et médiatique, la révolte de l'insoumis ne peut être que dénoyautée, purgée de la critique radicale qui en constitue pourtant le cœur et l'essence. Afin qu'on en retienne que les éléments les plus inoffensifs – son nationalisme, ses croyances religieuses et son réformisme –, la société québécoise posera progressivement le voile sur la pensée et l'action révolutionnaire de cet homme immense et généreux. Dans ce renversement obligatoire, l'élite associera sans doute le cœur de la pratique révolutionnaire du militant à ses « excès » et à son « manque de nuance ». Michel Chartrand pourra dès lors figurer dans les livres d'histoire aux côtés des premiers ministres, des penseurs conservateurs et des héros statufiés qu'il a combattus avec intensité et rigueur pendant sa longue et tumultueuse existence.

C'est ailleurs que l'irréductible legs de Michel Chartrand se trouve. Non pas à l'intérieur des cadres institués et respectables de la frileuse mesure petite-bourgeoise, mais dans cette lutte pour la liberté et la dignité que la société marchande tente de laminer et de nier, dans la résistance des contestataires, des protestataires et des révolutionnaires, seuls successeurs véritables de cet homme révolté.

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