Il n'y a pourtant pas de quoi REER...

Il n'y a pourtant pas de quoi REER...

4 mai 2010 par 

Les discours du budget, tant à Québec qu’au fédéral, ramènent invariablement à mon esprit une lancinante question : l’impôt sur le revenu est-il vraiment cette calamité dont nous semblons affublés comme société ? Il semble que ce soit bel et bien le cas, puisque les ministres des Finances qui nous annoncent des baisses d’impôts sourient toujours à belles dents. Le discours néolibéral, relayé servilement par plusieurs médias sur de nombreuses tribunes, répand ad nauseam l’idée que l’impôt est un mal qui ronge notre société et dont il faudrait se défaire au plus coupant ! Ce mécanisme de prélèvement obligatoire servant à constituer le trésor public a le dos large. On lui attribue l’exode des cerveaux, la fuite des sièges sociaux et même, à une époque pas si lointaine, la difficulté des Canadiens de Montréal à recruter de grandes vedettes qui abhorraient se faire amputer leurs chèques si sauvagement…

N’avez-vous pas remarqué que tout le vocabulaire entourant les impôts est négatif ? D’ailleurs, on parle souvent de fardeau fiscal pour désigner le poids que cette opération fait porter sur les épaules des contribuables. Pour s’en délester, on peut avoir recours à des exemptions, un allègement, des déductions ou encore une exonération fiscale. Les institutions financières contribuent à diaboliser les impôts. En effet, les semaines qui précèdent la fin de la période des régimes enregistrés d’épargne-retraite (REER) nous exposent à des publicités de plus en plus agressives de la part des institutions financières : pleines pages dans les journaux, décomptes à la télévision nous incitant à investir pendant qu’il est encore temps, et j’en passe ! Un des éléments en faveur de l’achat de tels produits financiers est sans conteste l’économie d’impôt générée par l’opération. Les montants investis sont aujourd’hui à l’abri de l’impôt et seront utilisés plus tard, à la retraite, dans une période où le niveau de revenu permettra d’utiliser ces sommes alors imposées à un moindre seuil. Les REER permettent donc de minimiser le vol de grand chemin dont nous sommes effrontément victimes !

Récemment ajoutés au paysage, les comptes d’épargnes libres d’impôt (CELI) procurent une  autre occasion, comme leur nom l’indique (pastiche de la publicité d’Épargne Placement Québec !), de placer, encore une fois, une partie du revenu à l’abri du fisc. Rappelons au passage sans s'étendre sur le sujet que ces mesures ne profitent qu’aux personnes ayant les ressources pour s’en prévaloir. Pour placer de l’argent à l’abri de l’impôt, encore faut-il en avoir !

À tous ces produits s’additionne la surenchère des firmes de comptabilité qui promettent les meilleures économies d’impôts si on leur fait remplir notre déclaration de revenus.

Les particuliers (et les entreprises) très en moyens ont aussi le loisir de s’adonner à l’évasion fiscale. Cette escapade comptable consiste à placer les chères sommes dans des « paradis fiscaux », puisque ces États n’ont pas un appétit démesuré comme le nôtre… Qui ne se souvient pas d’un certain ministre des Finances (ancien) propriétaire de navires hissant les pavillons de complaisance d’États fiscalement anorexiques ?

Même la charité devient l’occasion d’épargner de l’impôt ! Certains organismes (mais il ne faut pas les blâmer) publicisent leurs campagnes de financement sous cet angle en vantant l’économie d’impôt réalisée pour le contribuable qui choisit de faire un don.

Pour les personnes préoccupées par la justice sociale et le maintien de services publics de qualité, ces constats mènent à une question : pourquoi ne serions-nous pas fiers de payer de l’impôt ? Pourquoi le gouvernement ne met-il pas en valeur tout ce que ces sommes permettent de réaliser ? La campagne de publicité Vos impôts font du chemin affichée près des routes en construction me semble un message dans la bonne voie…

Nous devrions éprouver une grande fierté à l’égard de nos systèmes de santé et d’enseignement. Nous sommes privilégiés de vivre dans une société ayant fait des choix en fonction de l’intérêt collectif. Un simple coup d’œil chez nos voisins du sud n’est pas suffisant pour vous convaincre ? À force de ne voir que les ratés en santé ou en éducation, en arriverons-nous à oublier nos idéaux d’accessibilité et de démocratisation des services publics pour laisser toute la place aux « lucides » de ce monde ?

Mon père réussit bien à synthétiser dans une phrase une préoccupation pour la social-démocratie avec des velléités d’enrichissement individuel : en tenant pour acquis un système d’impôt proportionnel au revenu annuel, il a souvent mentionné qu’il rêvait de payer un million de dollars en impôt !

Réjouissons-nous de payer des impôts plutôt que de nous en désoler ! Bon, vous aurez maintenant le cœur joyeux en remplissant votre déclaration de revenus ? Il importe de préciser en terminant que je n’ai pas reçu de subvention, d’honoraires ou de pot-de-vin de la part du ministère du Revenu pour écrire ce texte. Il constitue simplement un cri du cœur d’un citoyen préoccupé par l’avenir des services publics de qualité…

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