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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

Biodiversité naturelle et culturelle, un enjeu doublement préoccupant

Biodiversité naturelle et culturelle, un enjeu doublement préoccupant

5 mai 2010 par 

La biodiversité représente la diversité naturelle des organismes vivants. Au cours du dernier siècle, la forte croissance démographique des populations humaines, couplée à la consommation éphémère des ressources naturelles, a participé à l’accélération du phénomène d’extinction des espèces animales et végétales. Pendant cette période, le taux d’extinction des espèces aurait été multiplié par 1 000 par rapport à son niveau historique.

Parallèlement à la chute accélérée de la diversité biologique, l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) rapporte aussi un effritement de la diversité culturelle des populations humaines, soulignant que 40 % des 6 700 langues pratiquées aujourd’hui sont menacées d’extinction, plus de 90 % risquant de disparaître d’ici la fin du siècle en cours. En Amérique du Nord seulement, de nombreuses langues plusieurs fois millénaires utilisées par les peuples autochtones (Amérindiens et Inuits) sont aujourd’hui en véritable perdition, entraînant dans leur déclin des joyaux de connaissances. Bien plus que de simples outils de communication, les langues représentent de véritables vecteurs de connaissances culturelles, sociales, éthiques et spirituelles et gardent en mémoire toute la richesse du savoir-faire ancestral souvent légué oralement de génération en génération. Fait intéressant, les régions représentant les plus grandes diversités culturelles sont aussi celles qui abritent la plus grande diversité d’espèces biologiques. Selon le Fonds mondial pour la nature (WWF), dix des douze pays les plus riches en matière de biodiversité figurent parmi les 25 pays en tête de la liste des pays riches en langues endémiques. Aussi, ces mêmes pays figurent parmi les plus sévèrement secoués par les crises environnementales et culturelles qui surviennent en simultané.

Puisque nature et culture semblent être menacées par une seule et même force – entretenue par une économie de marché mondialisée –, la préservation de la biodiversité et de la diversité culturelle sont parties prenantes d’un même enjeu, où la protection de l’une bénéficie à l’autre de façon directe. Ayant reconnu la relation indissociable entre diversité biologique et diversité culturelle, l’ensemble des pays du globe se sont entendus, en approuvant la Convention sur la diversité biologique à l’occasion du sommet de Rio de 1992, pour accorder une importance particulière au maintient de la pérennité des communautés autochtones, stipulant que la conservation de la nature est au cœur même des cultures et des valeurs des sociétés traditionnelles. Emboîtant le pas à cette résolution et convaincues de la valeur réelle du maintien de la diversité culturelle pour le développement et de ses externalités positives en matière de conservation des écosystèmes, plusieurs organisations œuvrent désormais dans les pays en voie de développement, formidable réservoir de diversité culturelle, afin de valoriser la pratique des connaissances traditionnelles dans un objectif d’exploitation durable des ressources naturelles. En Afrique, par exemple, le réseau pour la biodiversité ABN veut pallier la crise environnementale en tentant de ramener ses habitants vers des pratiques traditionnelles en matière de gestion de l’environnement afin de réinstaurer des modes de vie autosuffisants et durables. Faisant suite à cette logique, l’UNESCO propose d’élever les aspects culturels des sociétés humaines au même niveau de considération que les aspects économique, social et environnemental qui regroupent les assises du concept de développement durable. Paradoxalement, en dépit des avantages indéniables associés à la protection du patrimoine culturel mondial, certains pays, pourtant internationalement reconnus comme leaders dans le domaine de la conservation biologique et de la protection de la richesse culturelle, tardent toujours à mettre en pratique les préceptes qu’ils défendent. En effet, la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, adoptée par une majorité écrasante en 2007, est toujours boudée par le Canada, les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, des pays qui, étrangement, ont tous connus des démêlés avec les populations autochtones depuis la colonisation. Une telle attitude conservatrice de la part de puissances mondiales, en plus d’envenimer les conflits ethniques et de miner les droits fondamentaux des hommes, risque de freiner les efforts internationaux déployés pour contrer le phénomène d’extinction accéléré des espèces biologiques. En perdant une langue ou une espèce, c’est la richesse de la mémoire collective de la population humaine qui s’effrite, un savoir non-renouvelable qui sera un jour regretté.

L’auteur est étudiant à la maitrise en biologie à l’UQAR.
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