Un quotidien vert

Un quotidien vert

Lorsqu’égalité et écologie ne font pas bon ménage
8 mars 2010 par 

Plus que jamais, le vert est à la mode. L’écologie n’est plus l’apanage de quelques granolas barbus en symbiose avec Gaïa : elle flotte dans l’air du temps, se démocratise et s’embourgeoise tout à la fois, jusqu’à s’imposer comme le mode de vie éthique par excellence. Appliquées au quotidien, les pratiques écolos prennent la forme de nettoyants biodégradables, de couches lavables ou de purées bio. Si tant est qu’elles contribuent à changer le monde, ces nouvelles habitudes induisent un profond changement de la vie domestique.

L’écologisme mis en pratique implique plus que de belles convictions : il exige un profond remaniement de nos habitudes. Dénicher les vêtements du petit dernier dans les friperies, aller s’approvisionner en légumes bio chez le producteur et en savon à vaisselle à la coopérative du coin… La planète s’en porte mieux, certes, mais la journée des courses prend des allures de course à relais ! Qu’importe, l’ardeur des éco-citoyens ne se tarit pas. Le fardeau vert s’appuie sur une philosophie qui donne préséance au bien commun, même si cela doit coûter quelques sacrifices à l’individu. Une attitude très noble. Sauf que lorsque la liste des tâches s’allonge, c’est souvent la femme, grande coordonnatrice du foyer et experte de la logistique quotidienne, qui en paie le prix.

Au Québec, malgré le fait qu’une grande majorité de femmes soient actives sur le marché du travail, la répartition des tâches domestiques demeure inéquitable dans de nombreux foyers1. Devant concilier vie professionnelle et responsabilités familiales, les femmes se trouvent souvent confrontées à une épuisante surcharge. Ce sont elles qui doivent majoritairement assumer la cuisine et les soins des enfants, des activités pour lesquelles le virage vert est très marqué. Or, dans un contexte de déséquilibre dans le partage des tâches domestiques, que signifie une mise en pratique de la consommation responsable ? Est-ce que l’écologisme nous ferait oublier les acquis – fragiles et incomplets – du féminisme ?

L’an dernier, en France, des chercheuses se sont penchées sur la question2. Les résultats peuvent surprendre. Si on présume qu’écologisme et égalité vont naturellement de pair, étant tous deux portés par un discours politique de gauche, dans la pratique, il ressort que la question du partage des tâches domestiques au sein des couples interrogés est considérée comme secondaire. Le dévouement pour l’environnement est au cœur des préoccupations, occultant la question de la surcharge de travail de la femme. Dans la même veine et toujours outre-Atlantique, un article paru dans l’hebdomadaire Marianne va encore plus loin3. « Quand l’écologie renvoie les femmes à la maison » parle d’une véritable « tyrannie verte » qui assigne la femme à résidence. « Par un effet pervers, l’écologiquement correct est en effet en train de renvoyer insidieusement les mères de famille dans leurs foyers, en les incitant à renouer avec des pratiques que leurs ancêtres furent en leur temps ravies d’abandonner », s’y indigne Isabelle Saporta. Et de fait, par l’adoption de pratiques écologiques, les couples mettent à l’écart de nombreux « gagne-temps » qui avaient historiquement permis à la femme de réduire les charges domestiques.

Chez nous, au Québec, il est indéniable que le partage des tâches s’est considérablement amélioré au cours des dernières années. Mais dans les jeunes couples, si on se dit spontanément en faveur de l’égalité, l’application au quotidien n’est pas chose faite : la charge de la conciliation travail-famille repose encore sur les épaules des femmes4. Et lorsque l’écologie s’intègre dans l’organisation de la vie familiale, un poids s’ajoute. Un poids d’autant plus insidieux qu’il est vert, donc vertueux. Il n’est pas question de glorifier la femme comme une ménagère-combattante à la guenille recyclée, par opposition à un conjoint apathique, ne sachant manier que le marteau. Mais dans un contexte d’enthousiasme envers la consommation responsable, il est bon de s’interroger sur les risques de renforcement de la division sexuelle – voire sexiste – du travail. Sans percevoir les pratiques écolos comme un fléau menaçant la liberté de la femme, du moins devons-nous nous rappeler que l’égalité dans le couple, et notamment dans le partage des tâches domestiques, est un prérequis pour un écologisme qui ne verse pas une surcharge aliénante pour celle qui demeure encore souvent « la reine du foyer ».

Notes : 1. Secrétariat à la condition féminine, « Conciliation travail-famille : tâches familiaux et rôles parentaux », 2008. (http://www.scf.gouv.qc.ca/index.php ?id=107) 2. Michèle Lalanne et Nathalie Lapeyre, « L’engagement écologique au quotidien a-t-il un genre ? », Recherches féministes, vol. 22, no 1, 2008. 3. Isabelle Saporta, « Quand l’écologie renvoie les femmes à la maison », Marianne, 22 novembre 2008. (http://www.marianne2.fr/Quand-l-ecologie-renvoie-lesfemmes-a-la-maison_a93655.html) 4. Marie-Ève Surprenant, Jeunes couples en quête d’égalité, Montréal, Sisyphe, 2009.
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