Marquer le pays

Espace Blanc 4

Marquer le pays

19 mars 2010 par 

Pour la quatrième édition de son événement artistique Espace blanc, intitulée Marquer le pays, le centre d’artistes Caravansérail a invité six artistes visuels de différentes provenances en résidence de création. Lors de ce séjour, les artistes devaient articuler leurs recherches aux spécificités locales et communautaires de la région. La présente édition s’intéresse particulièrement à la notion de pays que sous-tend celle, plus populaire, de paysage. Du 19 janvier au 6 février 2010, Véronique Bouchard, Vincent Genco, Martin Grant, Frédéric Saia, Steve Topping et Andrée Anne Vien ont réalisé individuellement une oeuvre en symbiose avec les particularités offertes par le milieu rimouskois. Leurs oeuvres sont présentées jusqu’au 7 mars, sur et en périphérie de la banquise, dans le centre-ville et dans les locaux de Caravansérail.

Depuis quelques années, dans le milieu des arts visuels actuels au Québec, la notion de paysage connaît un engouement certain auprès de plusieurs disciplines artistiques, à en croire les nombreux titres d’exposition qui utilisent ce genre bien connu de l’art. Un examen plus attentif du contenu de ces expositions nous apprend que le paysage intéresse les artistes moins pour ce qui est généralement représenté sous son vocable que pour l’expérience de l’espace qu’implique cette notion. Traditionnellement, nous entendons par paysage une représentation de la nature dans un certain territoire donné, soit la représentation d’un pays. Le terme pays doit se comprendre ici non pas comme un territoire géopolitique reconnu, mais plutôt comme un territoire possédant une culture locale qui le distingue d’une autre région par une sorte de souveraineté identitaire. Le paysage représente par conséquent un point de vue dégagé sur le pays, nous le donnant à voir globalement tout en mettant en lumière certains traits pittoresques qui le qualifient. Par lui sont recensés les éléments principaux qui le définissent.

Mais, pour la plupart des expositions qui utilisent aujourd’hui la notion de paysage, la nature ou le pays ne sont que peu ou pas représentés : pas de point de vue sur quelques villages se profilant dans le lointain, pas de perspective dégagée sur la masse réfléchissante de la mer, pas de pans verdoyants au fond desquels pâlissent de sombres forêts sur la lame de l’horizon. D’une façon générale, ce qui est représenté dans ces oeuvres est un espace dans lequel plusieurs références d’origines et de styles hétéroclites sont assemblées sur une même surface qui les met toutes à niveau à la manière d’un collage. Une configuration cultivant l’hétérogénéité et qui, de la coexistence de ses figures, force leur relation sans véritable projet de synthèse. Il s’agit donc de paysages considérés dans l’acception la plus fondamentale du terme : la représentation d’un vaste espace reliant différentes références entre elles et forçant leur lecture simultanée. Cependant, ces relations ne sont pas organisées selon un sens prédéterminé ; pas de lecture narrative, ni causale, pas même vaguement symbolique. La présence de ces multiples figures en un même plan génère plutôt des associations libres entre des références dont le regardeur possède intérieurement les clefs interprétatives.

Tout se passe dans ces représentations, dites paysagistes, comme si notre conception du monde, fortement influencée par les médias et les nouvelles technologies de l’information, avait ouvert la notion même de paysage à une vision beaucoup plus globale que ce point de vue général qu’il offrait traditionnellement. Ce qui constitue pour nous aujourd’hui le pays semble devenir un territoire apparemment sans frontières, s’étendant à toute la planète. Un paysage à l’échelle du monde dont les parties autrefois cachées les unes aux autres sont aujourd’hui devenues concomitantes et simultanées. Les technologies de l’informatique et les médias auraient-ils profondément modifié notre conception du pays en une vision planétaire de celui-ci ? Notre intérêt pour le paysage serait-il le refl et de notre attitude vis-à-vis du monde ? Celle d’un regard distant qui parcourt superficiellement les innombrables facettes du réel sans pénétrer véritablement la profondeur de ce qui se donne à voir comme un tableau ou comme un planisphère. Le surf que nous pratiquons quotidiennement en naviguant sur la toile est-il à l’image de l’expérience paysagiste qui, en voulant accéder globalement au monde, ne fait qu’effleurer partiellement ses multiples surfaces, sans en approfondir la connaissance ?

La présente édition d’Espace blanc propose aux artistes la démarche inverse que celle inaugurée par l’oeuvre paysagiste. Au contraire de la mise à distance visuelle qu’opère le paysage, les oeuvres réalisées lors de cette résidence sont étroitement liées au contexte de présentation et génèrent une expérience immersive à même le territoire. Aussi les artistes sont-ils moins invités à le représenter qu’à s’y fondre, qu’à en révéler les expressions langagières, les figures qui peuplent son imaginaire et les caractéristiques qui qualifient son environnement naturel et social. Ce faisant, chaque artiste marque à sa manière le pays rimouskois en s’intégrant directement dans son environnement afin d’en divulguer certains traits particuliers. Il s’agit, pour ainsi dire, de pénétrer le cadre paysagiste pour découvrir les facettes cachées du pays et donner à voir sa couleur actuelle. Le pays, objet de la représentation paysagiste, est donc abordé sans la structure représentationnelle du paysage. Un rapprochement de l’art dans l’espace collectif qui engage le geste créateur de l’artiste dans la culture et l’identité du territoire.

Jean-Philippe Roy est coordonnateur à la programmation de la quatrième édition d'Espace blanc

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