Mais pourquoi?

Mais pourquoi?

10 mars 2010 par 

« L’ignorance, c’est le bonheur », raillait Plume Latraverse, notre grand escogriffe national. Pour ce nouveau numéro du Mouton NOIR, j’ai en effet sacrifié un peu de mon petit bonheur pour plonger dans des univers plutôt inconfortables, dans ces recoins de la conscience qui font mal. Ce mal nécessaire qui enrage. Qui engage. Deux auteurs. Deux univers très différents. Et pourtant, un même constat. Nous vivons à une époque où la principale lutte de l’Homme réside dans le contrôle de la pensée. Qu’importe les conséquences de ses actes. À lire ou à voir, pour qui veut bien saisir l’essence de certaines réalités alambiquées. Et canaliser la révolte.

AU ROYAUME DE LA PENSÉE UNIQUE

« Et c’est ainsi que la pensée et la démocratie, encerclées de toutes parts par la propagande et les réformes, se trouvent prises au piège, dans les rets du néolibéralisme. » Déréglementer, réduire la taille de l’État, privatiser, augmenter les tarifs, sabrer dans les services publics : ça vous dit quelque chose ? Au Québec, on connaît la rengaine. Depuis quelques années, il n’y a pas une seule journée qui s’écoule sans qu’un éditorialiste, un politicien, un économiste, ou même un des innombrables gérants d’estrade des idées reçues reprenne à son compte ces mantras économiques. À écouter tous ces nouveaux évangélistes du dégraissage de l’État, le Québec frôlerait la catastrophe, l’apocalypse économique, mes bien chers frères…

Mais qu’en est-il vraiment de ce néolibéralisme régulièrement présenté comme salvateur de tous les maux de la terre ? Comment cette théorie économique a-t-elle réussi à s’installer à demeure dans l’opinion publique et à s’imposer, semble-t-il, comme l’unique voie à emprunter ? Et ce, malgré les inégalités sociales qu’elle engendre, l’enrichissement de certains au détriment des autres, malgré la perte des solidarités au profit de l’individualisme, malgré les dérapages écologiques. La question est complexe, les réponses multiples. C’est pourtant à ce vaste projet que s’est attaqué pendant plus de dix ans le cinéaste québécois Richard Brouillette. Et le résultat est remarquable. L’encerclement, la démocratie dans les rets du néolibéralisme est un fi lm à l’argumentaire solide, clair et limpide, malgré la complexité du sujet et l’ampleur des enjeux.

En un peu plus de 2 h 30, le réalisateur retrace les origines du néolibéralisme, identifie ses différents réseaux de propagande et met en lumière les impacts sur nos vies d’une telle philosophie économique. À travers les réflexions de certains défenseurs du libre marché et de la limitation du rôle de l’État, mais surtout à partir des analyses de plusieurs intellectuels de renom, dont Noam Chomsky, Ignacio Ramonet, Normand Baillargeon – qui explique magistralement comment l’école est asservie à cette idéologie dominatrice –, Omar Aktouf et plusieurs autres, ce documentaire trace un portrait saisissant et parfois assez effrayant de l’idéologie néolibérale. Malgré une facture esthétique minimaliste, sans narration, où les témoignages – de très belles entrevues en noir et blanc – se succèdent à l’écran, entrecoupés d’intertitres qui complètent et relancent les échanges ou soulignent particulièrement des éléments chers au réalisateur, ce fi lm explique patiemment et surtout réfute à leurs sources les soi-disant vertus du néolibéralisme dans un langage simple et accessible à toutes et à tous. Un véritable tour de force. À voir absolument !

PEUR, MOI ? NON, JE SUIS TERRIFIÉ !

Tchernobyl, URSS, 1986. L’explosion d’un réacteur nucléaire provoque une catastrophe sans précédent. L’impossible est devenu réalité. Pendant quelques jours, les autorités tentent de cacher la vérité. Des hommes et des femmes sont sacrifiés, « envoyés à l’abattoir », afin de tenter de maîtriser l’incendie et d’éviter que la situation devienne incontrôlable. Des populations entières sont contaminées, des générations condamnées à vivre avec les effets des déchets radioactifs et d’une irradiation meurtrière de l’eau, de la terre. Les retombées radioactives se propagent rapidement à la grandeur de l’Europe et touchent le nord de l’Amérique. Une nouvelle fiction catastrophe, pensez-vous ? Mais non, c’est le triste mais important rappel à la mémoire collective de cette terrible tragédie, pourtant jugée impossible à l’époque selon les experts et les défenseurs de cette technologie empoisonnée. Avez-vous peur du nucléaire ? Vous devriez peut-être… est le titre d’un livre publié il y a quelques mois par une ex-Rimouskoise, Julie Lemieux, qui n’aurait pu trouver meilleure conjoncture pour publier ce petit brûlot. S’appuyant sur les témoignages terrifiants des survivants de Tchernobyl, sur l’analyse de témoins privilégiés, scientifiques, journalistes et écologistes, cet ouvrage riche en références de toutes sortes montre comment encore aujourd’hui les incidents sont fréquents dans d’autres centrales ou dans différents centres de traitements des déchets radioactifs. Certains passages soulignent avec justesse comment les défenseurs et promoteurs de cette « arme sous contrôle » occultent régulièrement les dangers de cette industrie dans l’opinion publique.

Au moment où Hydro-Québec annonce son intention de rénover la centrale Gentilly-2, où le gouvernement Charest se porte acquéreur d’une nouvelle centrale nucléaire, au Nouveau-Brunswick celle-là, et où à Sept-Îles des promoteurs font miroiter le potentiel économique de la mise en chantier d’un site d’exploration uranifère, ce livre jette un véritable pavé dans la marre. Les besoins de consommation énergétique en valent-ils la chandelle radioactive ? À la lecture de ce livre, la réponse est assurément non !

On ne peut plus actuellement laisser les tenants du strict discours économiste imposer la conduite à suivre en matière d’énergie nucléaire pour le Québec de demain. Ce sont les générations futures qui auront à vivre avec les conséquences de nos choix actuels. Ce sont elles qui devront « gérer le risque », en assumer les coûts faramineux et s’assurer que les déchets radioactifs, confinés dans des réservoirs que l’on espère étanches durant des centaines, voire des milliers d’années, ne compromettront pas la santé de tous les êtres vivants, y compris celle de leurs enfants, de leurs petits-enfants et de plusieurs générations suivantes.

Julie Lemieux conclut son ouvrage en citant avec justesse l’économiste E.F. Schumacher, qui écrivait, à la lumière du potentiel destructeur de la marche insensée des hommes sur notre petite et fragile planète, que « cela revient à conduire les affaires économiques de l’humanité comme si les hommes n’avaient aucune importance ». J’essaie toujours de comprendre. L’objectif. Le sens des choses. J’essaie de saisir le progrès proposé par certains. Pour l’homme ? Pour la planète ? Aujourd’hui, je l’avoue, je ne comprends pas. Je ne saisis pas la quête de certains hommes. Mais, POURQUOI ?

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