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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

Le féminisme aujourd'hui?

Le féminisme aujourd'hui?

8 mars 2010 par 

En 2010, le féminisme est-il dépassé ? Il s’en trouve pour affirmer que le féminisme n’a plus sa raison d’être, voire que le féminisme a engendré un déséquilibre important dans la vie des hommes et des femmes. Il y a des chercheurs qui prétendent que le décrochage scolaire ainsi que le suicide chez les jeunes hommes sont des conséquences du féminisme radical, lequel a bouleversé l’équilibre de notre société depuis les années 70. D’autres affirment, chiffres à l’appui, qu’il y a autant de femmes que d’hommes aux comportements violents. Tant qu’à parler d’égalité !

Et pourtant…

L’égalité de fait est loin d’être acquise pour les femmes, ceci même si nous sommes considérées comme des personnes depuis 1928. Mais au fait, qu’étions-nous les femmes avant 1928 ? En ce qui concerne le travail, force nous est d’admettre que le salaire des femmes est moindre que celui des hommes, au Bas-Saint-Laurent comme ailleurs au Québec. En 2005 par exemple, les femmes gagnaient en moyenne annuellement 21 849 $ comparativement à 30 392 $ pour les hommes1. Sans compter que les femmes occupent davantage d’emplois à temps partiel que les hommes.

En ce qui concerne le pouvoir politique, bien que les femmes se retrouvent plus nombreuses dans les instances décisionnelles et les lieux de pouvoir qu’il y a 20 ans, le chemin vers la parité est encore à parcourir. Dans notre région, 16 % des postes à la mairie sont occupés par des femmes et plus de 70 % des postes de conseiller sont occupés par des hommes2.

En ce qui concerne les rapports hommes/femmes, plusieurs facteurs entrent en ligne de compte quand vient le temps de mesurer « l’égalité » entre les sexes. On doit tenir compte, entre autres choses, de l’éducation, de la religion, des traditions, des lois, etc. Et si nous empruntions l’avenue de la représentation médiatique des hommes et des femmes pour prendre la mesure de l’égalité des sexes ? Pour avoir étudié la question depuis bon nombre d’années, je me permets d’affirmer que nos représentations des hommes et des femmes sont bien stéréotypées. En étant un tant soit peu attentifs à ce qui nous entoure, il nous est facile de constater qu’on nous présente les femmes comme étant complètement obnubilées par leur apparence, par leur beauté, par la mode. On ne compte plus les publicités de shampoing, de maquillage ainsi que les émissions où l’on invite les femmes à se métamorphoser. Que dire des millions de régimes et trucs minceurs qu’on nous propose à grand coup de publicités mensongères à la télé, dans les magazines et sur le web. Un cortège d’émissions et de revues féminines nous suggèrent aussi des milliers d’idées de recettes et de trucs de décoration. Et les messages sousjacents, dans tout cela ? Sont-ils si différents que ceux qu’on adressait aux femmes avant même qu’elles ne soient des personnes ? Si nous demeurons sur l’avenue de la représentation médiatique des hommes et des femmes, nous pouvons constater qu’ils et elles sont décrits et représentés bien différemment. Une étude du contenu de magazines québécois en 20053 démontre que les garçons sont décrits comme libres et indépendants. Quant aux filles, elles sont présentées comme excitées, écervelées, contrôlantes, colériques, jalouses, manipulatrices, etc. Bon nombre de films, de téléromans, de vidéos et de publicités empruntent ces mêmes représentations.

Au cours des dernières années, nous avons aussi observé que la sexualisation des rapports entre les hommes et les femmes est on ne peut plus présente dans notre société. Comme le décrit si bien le sociologue Richard Poulin, « des magazines à la publicité, de la télévision à internet, des films aux images fixes, la société actuelle subit un vacarme sexuel assourdissant caractérisé par une banalisation de la pornographie et du sexe marchandise.

Le sexe est partout. Il s’achète, se vend, se loue, et il fait vendre »4. Est-il besoin de préciser que le sexe qui se vend, s’achète et fait vendre est celui des femmes ! Revenons à notre question de départ. Le féminisme a-t-il toujours sa raison d’être en 2010 ? Je crains bien que oui. Certes, les femmes et les hommes ont fait des pas de géant sur la route des rapports égalitaires… depuis que les femmes sont des personnes. Toutefois, il s’en trouve encore qui réagissent fortement lorsque des femmes, des féministes, affirment leurs droits en tant que personne. Ou encore lorsqu’elles s’opposent aux situations de violence et d’exploitation exercées à leur endroit. Nous n’avons qu’à consulter certains sites web antiféministes pour constater le mépris et la haine que certains ont envers les femmes.

Comme personne, née après 1928 et impliquée dans le mouvement des femmes depuis près de 25 ans, j’ai constaté, à plus d’une reprise, que les actions menées pour l’égalité homme/femme engendrent beaucoup de « résistance ». Bon nombre de femmes impliquées dans les groupes de femmes ont été la cible de menaces de mort et de discours haineux. Nous sommes beaucoup a en avoir fait les frais, alors que nous revendiquons un monde égalitaire et sans violence. Quel paradoxe ! Ce seul fait démontre que le féminisme a toujours sa raison d’être en 2010.

Notes : 1-2. Conseil du Statut de la femme, « Portrait statistique des Bas-laurentiennes », décembre 2009. 3. Bouchard et Boily dans « Consentantes ? Hypersexualisation et violences sexuelles », Pierrette Bouchard, recherche réalisée pour le CALACS de Rimouski, 2007. 4. Poulin Richard, Pornographie et hypersexualisation, Enfances dévastées, tome II, Ottawa, Éditions l’interligne, 2008.
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