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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

Du Vietnam en Haïti en passant par le Québec

Du Vietnam en Haïti en passant par le Québec

Ou la fragmentation créatrice d'une identité
8 mars 2010 par 

Depuis plusieurs décennies maintenant, la littérature québécoise s’enrichit de nombreux auteurs provenant des quatre coins du monde. La littérature migrante n’est pas un phénomène nouveau dans le paysage littéraire québécois et deux oeuvres récentes qui semblent se poser aux extrémités de l’exil, du départ au retour, de Kim Thuy et Dany Laferrière, se rejoignent dans cette parole migratoire. Ru, dernière sensation littéraire et première publication de Kim Thuy, présente le parcours d’une jeune fille de dix ans quittant le Vietnam sur un boat-people pour se retrouver à Granby, où elle et sa famille seront accueillies par ceux qui marqueront le présent et le futur de cette adulte en devenir. Ce texte fragmentaire propose tour à tour les souvenirs de l’enfance et ceux de l’âge adulte en passant par les ruelles de Saigon jusqu’à l’école primaire de Granby. Vient toujours le moment de la confrontation entre deux mondes, entre deux temps. La dualité semble l’inexorable logique de l’exil.

Dany Laferrière propose un texte polymorphe, passant du vers à la prose. Dans son dernier roman, L’Énigme du retour, gagnant du prix Médicis 2009, l’auteur joue de cette hybridité comme si ces deux formes ne pouvaient aller l’une sans l’autre et que maintenant, ses deux cultures ne formaient plus qu’une seule identité. À la fois roman et poésie, ce texte nous projette encore une fois, comme au premier exil, dans un espace de l’ambiguïté où jamais on est chez soi et toujours on est ailleurs. Obligé de partir brusquement d’Haïti à 23 ans, Windsor Laferrière se voit, à la mort de son père, lui aussi en exil, engagé dans un voyage de retour. Le narrateur se retrouve étranger dans ce qu’il croyait être son port d’attache. Devenu ni Haïtien, ni Montréalais, le retour se présente comme un second exil où se confrontent mémoire et réalité. Autour de ces deux textes magnifiques se tisse un itinéraire entre départ et retour. À la croisé des chemins se trouvent ou se retrouvent de nombreuses similitudes.

Tout au long des fragments, les auteurs tracent un parcours en pointillé où l’être se forge alors sous le martèlement des épreuves et des confrontations. Au centre de ces parcours, un cercle familial se construit, celui qui permet de façonner cette identité multiple de l’exil. Ce cercle devient, dans ces deux textes, les racines d’un éloignement, celles qui permettent de vivre à distance et qui, lors du retour, se réveillent tranquillement comme après un hiver trop long. Étrangement, ces familles ressemblent à celles qui ont été le berceau de la littérature québécoise puisqu’à chaque fois, on y retrouve la persistance d’une identité. Le noyau familial, toujours en transformation, semble le lieu identitaire par excellence au Québec. De La terre paternelle de Patrice Lacombe jusqu’au film C.R.A.Z.Y de Jean-Marc Vallée en passant par l’oeuvre de Michel Tremblay, la famille demeure l’objet de l’auscultation de soi.

Kim Thuy et Dany Laferrière partagent avant tout une parole qui permet de dépasser l’inévitable confrontation entre ce que l’on connaît et ce que l’on ne connaît pas, puis entre ce que l’on reconnaît et ce que l’on ne reconnaît pas. De la différence à l’identité, de l’autre à soi, cette parole qui se présente d’abord comme celle de l’autre devient au cours de ces lectures la nôtre.

Kim Thuy, Ru, Montréal, Éditions Libre Expression, 2009, 152 p.

Dany Laferrière, L’Énigme du retour, Montréal, Éditions du Boréal, 2009, 296 p.

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