Penser le changement climatique rapidement et globalement

Penser le changement climatique rapidement et globalement

3 novembre 2009 par 

Au début des années 70, un scientifique britannique travaillant pour le compte de la NASA avait pour mission de trouver une façon de détecter la vie sur d’autres planètes. Évidemment, dans son travail il s’intéressait aussi à la planète Terre, le seule qu’il connaissait plutôt intimement et qui lui servait de système de référence. Il avait d’ailleurs observé sur cette dernière que la température de surface était demeurée presque constante depuis l’apparition de la vie, et ce, en dépit du fait que la quantité d’énergie apportée par le soleil ait augmenté de 25-30 % par la suite. Il faisait aussi le même constat pour la composition de l’atmosphère et le niveau de salinité des océans.

Fort de ses observations, notre scientifique a formulé une hypothèse selon laquelle la planète Terre est un super-organisme qui s’autorégule (état d’homéostasie) en fonction des fluctuations causées par l’instabilité de l’atmosphère, du volcanisme et des accidents géologiques. Le rôle de la végétation ici est primordial, car selon les expériences et observations du savant en question les plantes et les algues ont le pouvoir de changer la composition de l’atmosphère et de réguler la température à la surface de la planète. C’est par un effet d’échanges et de rétroaction (feedback) que l’atmosphère (l’air que nous respirons), la biosphère (la partie vivante de la croûte terrestre) et les océans interagiraient pour maintenir les conditions gagnantes à la vie sur terre.

Un autre élément important de cette théorie, c’est que l’état d’homéostasie de la planète n’est pas immuable et que la régulation de la température pourrait se faire à différents points d’équilibre. L’hypothèse de Gaïa (du nom de la déesse grecque de la Terre) venait de voir le jour. Par contre, James Lovelock, l’auteur de cette hypothèse, n’était pas au bout de ses peines, car il a été ridiculisé plus d’une fois pour avoir personnifié la Terre en lui attribuant un pouvoir propre, un destin, le tout rassemblant à du créationnisme.

Vous comprendrez que d’user des charmes de la déesse grecque pour diffuser l’idée selon laquelle le monde vivant contrôlerait d’une certaine façon l’environnement physique de notre planète afin de favoriser la vie sur terre est presque… théologique. À ce titre, on pourrait nous aussi réciter le Je Vous Salue Marie et souhaiter que Stephen Harper hume régulièrement les fleurs de la colline parlementaire. Cela lui donnerait peut-être le goût de faire quelque chose pour la planète et de signer un accord à la prochaine conférence sur le climat qui se déroulera à Copenhague en décembre prochain.

Le consensus scientifique

L’hypothèse de Gaïa est tout de même séduisante pour plusieurs raisons – que je n’ai pas toutes énumérées ici – et c’est ce qui en fait encore aujourd’hui une théorie controversée mais tellement innovante qu’on lui a consacré à ce jour trois conférences internationales. La réception de cette hypothèse illustre à quel point les scientifiques sont lents avant de parvenir à un consensus – lorsque cela arrive. En fait, un bon scientifique est souvent incertain des interprétations qu’il donne à ses résultats; il vit avec le doute comme deuxième peau. Dans le cas du climat, qu’il y ait des scientifiques qui disputent du lien entre les manifestations anthropiques et le réchauffement de la planète est normal et fait partie du processus par lequel la science progresse.

C’est en partie pour cette raison que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a vu le jour, c’est-à-dire pour analyser les résultats de recherches émanant de laboratoires à travers le monde et arriver à un consensus scientifique. Pas une mince tâche croyez-moi, avec tous ces scientifiques aux idées aiguisées qui se disputent un coin de vérité comme une bande de goélands qui se disputent une proie. Ils ont abordé la question sous tous les angles et toutes les coutures pour constater que non seulement la température de la planète augmente régulièrement, mais que cette augmentation est causée par des gaz à effet de serre générés par les activités humaines. Évidemment, il y a quelques points de désaccord. Mais même s’il n’y a pas consensus, nous n’avons pas le choix d’agir. Pour faire une analogie avec l’hypothèse de Gaïa, prenez le cas de votre enfant qui souffre d’une fièvre rampante. Sa température corporelle est bien au-delà des valeurs considérées comme normales (homéostasie) : est-ce que vous allez perdre un temps précieux à vous creuser la tête sur le pourquoi et l’origine de cette fièvre, ou vous allez plutôt prendre tous les moyens pour la faire diminuer? C’est dans le même état d’esprit que nous devons agir de façon concertée pour notre planète.

Est-ce parce que la Terre ne tourne pas du bon côté?

Je sais, je sais. Vous allez me dire qu’après avoir passé ce dernier été désastreux à chauffer le poêle, vous ne croyez pas trop au réchauffement climatique. D’une part, il ne faut pas confondre météorologues et climatologues. Les premiers tentent de prédire les variations du climat à court terme et les deuxièmes tentent de prédire les variations du climat sur de plus longues périodes. D’autre part, je vous comprends, vous savez, car vous n’avez pas tout à fait tort. Selon des données analysées par le groupe Ouranos1, l’augmentation de la température moyenne dans l’Est du Québec a été nulle ou presque sur une période de 44 ans (il n’y pas eu d’augmentation statistiquement significative), avec une maigre tendance à la hausse de 0,25o C. Ces observations confirment la place de notre belle région dans le giron des contrées subarctiques, comme ma blonde aime à me le répéter. Là où vous avez tort cependant, c’est de croire que ce qui se passe dans le Bas du Fleuve et en Gaspésie s’applique au reste du continent. En fait, dans l’extrême sud-ouest de la province, la température moyenne annuelle a augmenté de 1 à 1,25 o C au cours des 44 dernières années. Alors pourquoi l’Est du Québec est-il épargné jusqu’à maintenant par le réchauffement climatique?

Une idée qui me traîne dans la tête depuis un bout de temps, et que je ne sais pas à qui j’ai volée, est reliée à l’énorme quantité d’eau froide qui surgit à la tête du chenal laurentien, au large de l’île Verte, et qui est déviée vers la côte sud par l’effet Coriolis. Parce que la terre tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, ce mouvement entraîne les grandes masses d’eau à aller vers la droite dans l'hémisphère nord. Ce mouvement qui agit de concert avec le mouvement des marées aurait pour effet de tempérer la température régionale vis-à-vis la tendance à la hausse enregistrée sur le continent. Cet exemple d’absence d’augmentation de la température (ou presque) illustre jusqu’à quel point, nous les Bas-Laurentiens devons faire un effort pour penser le réchauffement climatique comme un phénomène à l’échelle planétaire. En d’autres termes, le réchauffement climatique produira des « gagnants » et des « perdants » et il est bien possible que le Bas du Fleuve et la Gaspésie soient des gagnants (relativement peu de changement).

La revanche de Gaïa2

Non seulement il faut faire un effort sur le plan spatial, mais il faut aussi faire un effort pour visualiser l’impact des changements climatiques dans le temps. C’est à nos enfants et aux enfants des générations futures qu’il faut penser, ce qui n’est pas facile pour nous, Homo consumus, qui pensons plus souvent qu’autrement aux prochaines aubaines dont nous profiterons chez Future Shop plutôt qu’au réchauffement climatique.

J’ai visualisé dernièrement la conférence Climate change in a living earth, donnée à l’automne3 2007 par nul autre que James Lovelock, à la très sélect Société Royale des Sciences de Londres. Lovelock s’adressait donc aux bonzes en matière de climat, dont certains du GIEC. Dans cette conférence, il présente une version plutôt apocalyptique de la situation planétaire, le tout avec un flegme qui contraste avec la gravité du propos. La Terre se réchauffe plus rapidement que les scénarios les plus pessimistes du GIEC4. L’écart entre les prédictions et les observations repose, selon lui, sur le fait que les modèles du GIEC sont basés essentiellement sur des simulations portant sur la physique de l’atmosphère et n’incluent pas l’effet des nuages, des océans et des écosystèmes. Il prend pour exemple le cas de la calotte glacière de l’Arctique qui fond aussi rapidement… que les glaçons dans mon whisky. Selon l’hypothèse de Gaïa, la fonte de la glace agirait par l’entremise d’un mécanisme de rétroaction. Dans ce cas, la glace ne reflète plus les rayons du soleil (par un phénomène d’albédo) et la mer absorbe ces derniers, accélérant ainsi l’augmentation de la température de notre planète. Lovelock donne aussi en exemple le cas de la déforestation à l’échelle de la planète pour les besoins de l’agriculture. Selon lui, le climat changera de façon radicale et abrupte et non pas de façon graduelle comme prédit par les experts du GIEC. Vous dites que professeur Lovelock est un autre prophète de malheur? Moi, en tous cas, je vais aller me verser un autre whisky.

Notes :

1 A. Yagouti, G. Boulet et L.Vescovi, Homogénésiation des séries de températures du Québec méridional et analyse de l’évolution du climat à l’aide d’indicateurs, Consortium Ouranos, 2006. Visitez : www.ouranos.ca/fr/publications.

2. J. Lovelock, The Revenge of Gaia, Basic Books, New York, 2006.

3. La conférence est disponible à l’adresse suivante : http://video.google.com.

4. S. Rahmstorf et al., « Recent climate observations compared to projections », Science 316, 2007.

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