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La débâcle d’un modèle de développement forestier

Par François L'Italien le 2009/11
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La débâcle d’un modèle de développement forestier

Par François L'Italien le 2009/11

Rien ne va plus pour la grande industrie forestière au Québec, tout le monde le sait. Même le porte-parole du Conseil de l’industrie forestière du Québec, Guy Chevrette, qui ne cesse de répéter sur toutes les tribunes ce message, dans l’attente de voir l’État socialiser de nouveau les pertes de l’industrie. Encore une fois, la société québécoise devrait faire l’effort de soutenir les multinationales du secteur forestier, diminuer le coût de la fibre, alléger la réglementation, prendre en charge ceci, laisser faire cela. Les communautés forestières et leurs représentants, pris en otage par l’industrie, n’osent contredire ce discours séculaire, qui évacue pourtant l’essentiel : les difficultés de plus en plus graves que traverse le secteur forestier québécois sont provoquées par le modèle dominant de l’industrie forestière lui-même.

Si les tenants de ce modèle cherchent à tirer de la crise une occasion de resserrer les rangs derrière eux et continuent de justifier malgré tout les privilèges que ce modèle reconduit, ils peinent cependant de plus en plus à cacher sa faillite. Deux événements survenus au cours des derniers mois l’ont montré et ont inauguré une période de bouleversements qui pourrait être favorable à l’essor d’alternatives économiques forestières davantage enracinées dans les réalités du monde socio-forestier québécois.

D’abord, un colosse de l’industrie a été ébranlé au printemps dernier : incapable de refiler à d’autres une dette astronomique de six milliards de dollars, la transnationale AbitibiBowater n’a pu convaincre ses créanciers qu’elle avait de l’avenir et a dû se placer en avril 2009 sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers. Détenant à elle seule près de 40 % de la possibilité forestière globale, AbitibiBowater décide littéralement du sort de près de 28 000 travailleurs directs et indirects au Québec, tous répartis à travers une trentaine de communautés vivant principalement de la forêt. Depuis avril, la compagnie et tout ce qu’elle administre sont ainsi suspendus à l’efficacité d’un processus de restructuration, qui a notamment mené à la fermeture d’usines devenues symboles d’un gâchis : Donnacona, Beaupré, Dolbeau-Mistassini. En vertu d’une clause de non-concurrence qui condamne à l’impuissance, ces installations ne peuvent être rachetées et relancées par les travailleurs et la communauté locale. Leur colère se comprend.

Il faut savoir regarder les choses en face : la faillite probable d’AbitibiBowater pourrait contribuer à ouvrir le jeu. Ouvrir le jeu pour plusieurs entreprises, coopératives ou initiatives de cogestion territoriales qui trouveraient là une chance inespérée de quitter la marginalité pour devenir des pôles forestiers structurants pour les communautés qui vivent de la forêt. Ou mieux encore : de devenir des modèles d’innovation basés sur la diversité des richesses écologiques et économiques du monde forestier. Manifestement, l’effondrement de ce géant pourrait, partout où il verrouille l’imagination, donner de l’espace à une autre foresterie.

Par ailleurs, un second événement survenu récemment pourrait permettre une relance endogène du monde socio-forestier québécois. Le gouvernement du Québec a déposé cet été le projet de loi 57 sur l’occupation du territoire forestier, projet de loi qui a été présenté par son ministre responsable comme une « petite révolution ». L’expression est trompeuse : à bien y regarder, ce projet de refonte du régime forestier n’entraverait aucunement le contrôle des filières commerciales de la pâte et du sciage par les grandes transnationales, puisqu’elles exerceraient encore leur puissance de marché sur les principaux segments de production et de distribution. Mais ce nouveau régime contient des éléments qui pourraient faire entrer de l’air dans la maison. Parmi ceux-ci, mentionnons que l’élaboration des plans d’aménagement forestier ne serait plus la prérogative des organisations privées de l’industrie. Le processus de planification forestière, supervisé par l’État, passerait maintenant par une instance régionale de gestion intégrée des ressources chargée de construire les plans d’aménagement. Cette instance, qui relèverait des Commissions régionales sur les ressources naturelles et le territoire (CRRNT) propres à chaque Conférence régionale des élus (CRÉ), réunirait autour d’une même table les principaux utilisateurs des unités d’aménagement forestier, quel que soit leur rapport au territoire.

Ainsi, les forêts ne seraient plus réduites a priori à de la matière ligneuse, et l’industrie forestière serait contrainte de composer avec des acteurs qui poursuivent des buts distincts, voire opposés à la logique productiviste du modèle actuel. Cette planification conjointe est peut-être ce qui donnerait les meilleures occasions aux forces vives des communautés forestières de se coaliser. Les projets de gestion de lots intramunicipaux, de forêts habitées et de forêts de proximité pourraient devenir le fer de lance d’une reprise en charge collective de la forêt par le milieu. Nous sommes encore bien loin d’une remise en cause des structures économiques qui dépossèdent quotidiennement le Québec d’une large partie de ses richesses forestières, mais il y a peut-être ici de l’eau qui, s’immisçant dans les lignes de la pierre, pourrait finir par la fendre en hiver.

La combinaison de ces deux événements pourrait donc être favorable pour sortir d’une énième crise du modèle productiviste et, pourquoi pas, du modèle lui-même. Pourquoi « pourrait »? D’abord parce qu’un changement de modèle ne pourra se réaliser sans la détermination des acteurs québécois à tourner la page, ce qui signifie préférer un pouvoir de structuration interne de l’espace économique régional à une dépendance aux simples retombées économiques. Cesser de se contenter des « pinottes » laissées par les autres. Ensuite parce que l’on ne saurait sous-estimer la capacité du modèle dominant de la grande industrie à se rénover pour maintenir ce qu’elle considère être ses privilèges face aux communautés forestières, ses libertés face à l’État et ses « droits acquis » face à la société en général. Nous sommes en présence d’une industrie qui, il importe de le redire, s’est développée selon une logique coloniale et a pris goût à considérer le monde forestier comme une vulgaire réserve d’actifs à valoriser. Il est grand temps de remettre en cause notre docilité et de prendre les moyens pour réaliser des projets à la hauteur de nos talents. Et des projets, nous n’en manquons pas.

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