La rivière Romaine, les Innus et l’acceptabilité sociale selon Hydro-Québec

La rivière Romaine, les Innus et l’acceptabilité sociale selon Hydro-Québec

1 juillet 2009 par 

Vivant Au début du XXe siècle, Mathieu Mestokosho était nomade sédentaire. Il était aussi Montagnais1. Il passait presque trois mois par année à Mingan, sur la côte du Golfe du Saint-Laurent, à pêcher le saumon alors que le reste du temps il arpentait un territoire immense s’étalant des rives de la Moyenne-Côte-Nord jusqu’à l’embouchure de la rivière Hamilton, au Labrador. Lui et sa bande parvenaient ainsi à subvenir à leurs besoins, chassant le castor, la loutre, le caribou, le porc-épic, le canard et le lagopède, pêchant également la truite mouchetée. Les premiers tronçons tumultueux de la rivière Romaine rendaient pratiquement impossible la remontée de cette rivière à partir de l’embouchure. Il se rendait dans cette grande région comme ses ancêtres le faisaient avant lui2, en remontant la rivière Saint-Jean pour ensuite bifurquer vers le bassin de la rivière Romaine. Il franchissait moult rapides, portages et forêts impénétrables avec ses bagages et sa famille, prêt à camper où le gibier abondait. Une fois sur les territoires de chasse, il affrontait la neige profonde, la pluie et le froid. Ses pérégrinations l’amenaient souvent au Grand lac Brulé, cet immense lac à la source de la rivière Romaine.

En fait, Mathieu Mestokosho et sa bande représentaient le stade intermédiaire entre le Montagnais inscrit dans son milieu naturel, là avant la venue des armes à feu et des postes de traite, et le Montagnais moderne, qui voit s’ériger d’immenses barrages hydroélectriques sur le territoire de chasse de ses ancêtres.

L’acceptabilité sociale version Hydro-Québec

Vous l’avez certainement appris, la rivière Romaine va être harnachée dans le but d’extirper quelques milliers de mégawatts supplémentaires à Mère Nature. On s’y attendait; le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a jugé qu’il y aurait peu ou pas d’impact sur ce bassin hydrographique. De plus, plusieurs intervenants régionaux – tant les Innus de Mingan (Ekuanitshit), de Natashquan (Nutashkuan) et de Pakuashipi (Pakua Shipu), que de nombreux commerçants de Havre-Saint-Pierre, de même que le Comité de Spectacles, le Club Optimiste et la Chambre de Commerce – ont appuyé ce projet en déposant un mémoire au BAPE. Peut-être que cela n’est pas étranger au fait que de généreuses contributions ont été versées par Hydro-Québec à la fois aux Innus3 et à la MRC de Minganie. Vous croyez que je fabule et que je devrais participer à ce festival des conteurs ou des grandes gueules à Trois-Pistoles? Je vous convie donc à scruter le site Web du BAPE4, où l’on apprend que la MRC de Minganie s’est vue octroyer 6 millions de dollars « afin de soutenir la MRC Minganie dans ses démarches pour appuyer Hydro-Québec », 6 autres millions « afin de permettre la mise en place de programmes et d’initiatives destinés à favoriser l’acceptation sociale du projet de la rivière Romaine », 15 millions pour la réalisation de « travaux correcteurs ayant principalement pour objet d’améliorer ou de mettre en valeur l’environnement et de faciliter l’utilisation du territoire », 71 millions pour « permettre la réalisation de projets à caractère social, culturel, économique et récréotouristique sur son territoire ». Ah oui, j’oubliais ce million pour négocier ces ententes et ces 4,5 millions qui ont été versés pour je ne sais quoi.

Interviewé à la radio de Radio-Canada, le maire de Havre-Saint-Pierre (principale municipalité de la MRC) s’est fait demander : « Monsieur le maire, est-ce que vous appuyez le projet d’aménagement hydroélectrique de la rivière Romaine? » Je vous laisse deviner sa réponse. Au total, toutes les sommes versées par Hydro-Québec à la MRC de Minganie – en excluant les fonds consentis aux communautés innues dans le cadre d’ententes de partenariat – représentent la somme de cent-trois millions et demie de dollars. Joli pactole pour une MRC qui n’atteint pas 6 500 habitants. Il faut dire cependant qu’Hydro-Québec a tout de même montré son sens de l’équité, suite à une demande des opposants, en leur défrayant les coûts de déplacement pour se rendre en Minganie afin de participer aux audiences publiques.

Que les Innus de la région puissent profiter de la manne hydroélectrique parce que leur territoire sera désormais amputé, d’accord. Ils en ont bien besoin, surtout si vous considérez les problèmes sociaux qui affligent leurs communautés. Que les Blancs de la région profitent aussi des généreuses contributions d’Hydro-Québec, cela soulève des questions. Ont-ils vraiment besoin de tous ces millions, si on tient compte des retombées économiques – évaluées à 1,3 milliard de dollars pour la Côte-Nord – que la construction du complexe électrique de la Romaine va entraîner et des nombreux emplois créés?

Ce qui est le plus dérangeant – et le cas particulier de la Romaine n’est malheureusement pas isolé –, c’est toute la dynamique qui existe entre les contributions d’Hydro-Québec et la nature des mémoires déposés au BAPE. Hydro-Québec ne s’en cache même plus : la société donne d’une part et exige d’autre part un appui à ses projets. Peut-être que dans le fond, c’est qu’on est tous jaloux de la MRC de Minganie. Alors, je propose à Hydro-Québec d’étendre ses largesses à tous les Québécois, et je suis persuadé qu’ils seront d’accord avec tous les projets présentés par cette société d’État. Avec cet argent, on pourrait tous passer l’hiver dans le Sud, ce qui économiserait l’électricité produite au Québec. « Cela va coûter cher », vous dites. C’est pas grave, c’est nous qui payons.

Pour qui devons-nous produire de l’électricité au Québec?

Vous l’aurez compris, que les récriminations des opposants soient pertinentes ou pas, il est difficile de vouloir faire changer le cours d’un projet spécifique lorsque vous faites face à une machine bien huilée comme celle d’Hydro-Québec. Bien que… Il y a eu le Suroît, vous savez ce projet de centrale électrique alimentée au gaz naturel auquel les Québécois ont dit « non » après une féroce bataille avec un gouvernement entêté. Les arguments pour rejeter ce projet étaient alors que nous n’avions pas besoin de cette électricité et que le gaz naturel produisait des gaz à effet de serre. À présent, avons-nous vraiment besoin au Québec du projet de la rivière Romaine?

Il y a déjà quelques années, le gouvernement québécois était peu loquace quant à ses réelles intentions. Mais depuis que Bernard Landry, ancien premier ministre, a comparé Hydro-Québec à une machine à imprimer de l’argent, les gouvernements ne s’en cachent plus : le plan est d’exporter de l’énergie brute vers les États-Unis, ou bien de favoriser la venue de nouvelles alumineries (qui consomment actuellement environ 50 % de toute l’électricité produite au Québec). En d’autres termes, nos élus sont d’accord pour que nous devenions collectivement les Albertains de l’hydroélectricité, et ce, évidemment, au détriment de ces majestueuses rivières.

Récemment, le débat a pris un détour ironique avec l’annonce que les Américains ne considéreraient pas l’hydroélectricité comme une source d’énergie verte5, ce qui rendrait l’hydroélectricité moins intéressante à leurs yeux, car ce type d’énergie ne pourrait pas profiter des subsides gouvernementaux associés aux énergies vertes. En effet, certains gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre, la Fondation Rivière du Québec et les Innus de Sept-Îles vont former une drôle de coalition pour faire des pressions dans ce sens. Soulignons que les Innus de cette région ont été « épargnés » par Hydro-Québec lors de l’octroi de fonds visant à assurer l’acceptabilité sociale du projet de la rivière Romaine, et il semble que ce soit les mêmes qui s’opposent à l’exportation d’électricité aux États-Unis.

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Notes:

1. Serge Bouchard, Chroniques de chasse d’un Montagnais de Mingan, traduit par Georges Mestokosho, Cultures Amérindiennes, Ministère des Affaires Culturelles Québec, 1977.

2. Huguette Tremblay, Journal des voyages de Louis Babel. 1866-1868, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1977.

3. 43 millions de dollars pour les Innus de Natashquan, 14,5 millions pour les Innus de Pakuashipi et de La Romaine (Unamen Shipu), alors que le montant alloué aux Innus de Mingan n’a pas été divulgué. Voir Fanny Lévesque, « Mingan approuve le projet hydroélectrique de la Romaine », Le Soleil, dimanche 22 mars 2009.

4. Voir « Résumé des sommes versées par Hydro-Québec à la MRC de Minganie et signée à Montréal le 21 janvier 2008 », DA38, janvier 2008, www.bape.gouv.qc.ca

5. Pour une question de production additionnelle de méthane, un gaz à effet de serre puissant produit par l’ennoiement de vastes territoires. Le débat va durer longtemps, car il n’existe apparemment aucune donnée venant réfuter ou appuyer cette hypothèse.

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