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Vol XXVI No 4, mars-avril 2021, Danger: langue en péril?

La gifle : mode d’emploi

La gifle : mode d’emploi

1 juillet 2009 par 

En 1972, dans un petit village du Bas-du-Fleuve, un nouveau phénomène culturel fait son apparition. Si la communauté italo-québécoise est déjà bien implantée, certains de ses gestes demeurent étrangers pour les habitants du village. C’est justement un de ceux-ci que nous expose Roxanne Bouchard dans son dernier ouvrage, paru en 2007. Après son premier roman, Whisky et paraboles, récompensé du Prix Robert Cliche en 2005 et du Prix de la Relève Archambault en 2007, on attendait beaucoup de la jeune auteure. Et elle ne déçoit pas. Publié aux éditions Coups de tête, La gifle est un récit court, rapide et très conscient des possibilités de l’écriture.

L’idée de Michel Vézina – fondateur et directeur de la nouvelle maison d’édition – m’explique Bouchard, était de faire une collection Coups de tête, avec des romans coups de poing. « Moi, je ne donne pas de coups de poing. Mais je peux donner des gifles. » La novella se veut justement un mode d’emploi de ce geste que vengea de façon si célèbre Le Cid.

Le texte nous plonge dès le départ dans une intrigue tronquée. On sait déjà ce qui se produira : quelqu’un sera giflé. Mais qui? Par qui? Et pour quelle raison? La narration rythmée nous entraine, nous force à supposer, à vouloir savoir.

Le texte de La gifle est double. D’une part, il y a l’histoire de François Levasseur, artiste peintre qui entretient des relations pour le moins malsaines avec sa copine, son amante, sa mère… Lorsque ces gens se retrouvent ensemble au mariage d’une jeune fille italo-québécoise du village, toutes ces femmes auraient une raison de le gifler. Nous-mêmes, on voudrait gifler ce jeune homme sans trop d’ambition, sans trop de morale. Et pourtant, on s’attache à ce personnage resplendissant de médiocrité.

D’autre part, il y a la théorie derrière tout ça. Parce que ne gifle pas qui veut. Et surtout pas de n’importe quelle façon. La théorie est mise en pratique dans le chapitre suivant. Cette rencontre des deux textes est un des éléments qui donnent toute sa force à la novella, qui lui permettent de dépasser le cadre de l’action pure et dure.

Puis il y a la langue. Cette langue orale, trop vraie pour être vraie, qui intègre des éléments du québécois, de l’anglais et de l’italien, rapproche La gifle du conte. « Ces parlures, c’est un faux réalisme. Je voulais qu’on puisse identifier les personnages tout de suite. Je ne voulais pas que les dialogues soient stoppés par la narration. Pour faire cela, j’ai choisi d’écrire des dialogues très typés. On reconnaît, par exemple, la mama italienne à sa façon de parler. »

Et quelle place l’auteure fait-elle au conte dans ses écrits? « J’adore les menteries, les exagérations, les histoires de pêche. J’aime l’idée qu’il n’y a pas d’objectivité dans le monde. J’aime le narrateur qui a un rythme, un ton qui dérivent de la réalité et donc qui tombent dans la subjectivité, dans le mensonge. Il me semble que notre littérature québécoise réussit bien quand elle tombe dans le conte. » Cette exagération, ce trop, est bien présent dans La gifle. Les personnages sont trop grands pour leur petit village. Ils parlent fort, aiment fort, giflent fort. Leur langue est trop grosse pour leur bouche. Les langues s’y mêlent, les mots y trouvent des sens nouveaux puis y perdent tout leur sens.

La gifle est un roman léger. C’est quelque chose qu’on lit étendu dans un hamac derrière le chalet ou à la gare en attendant un train pour une ville qu’on ne connaît pas. Si Roxanne Bouchard admet qu’elle écrit d’abord et avant tout pour elle-même, l’enseignante du Cégep de Joliette avait ses étudiants en tête lorsqu’elle a entrepris l’écriture de La gifle : les jeunes garçons non lecteurs, ceux qui rechignent dès que la liste des œuvres à l’étude est dévoilée, ceux qui ont peur des mots. La novella ne touche pas uniquement son public cible, mais réussit à charmer le gifleur qui réside en chacun de nous.

Des nouveaux projets pour Roxanne Bouchard? « Je travaille présentement sur un roman d’enquête qui se passe dans la Baie des Chaleurs. Les personnages sont des gens de la mer, des gens qui exagèrent. Qui mentent. » Bien sûr.

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