Cyprien Tanguay, fondateur du Collège de Rimouski et auteur du « livre d’or du Canada »

L’invention de la littérature québécoise (15)

Cyprien Tanguay, fondateur du Collège de Rimouski et auteur du « livre d’or du Canada »

1 juillet 2009 par 

Dans le climat parfois propice à l’anticléricalisme qui règne au Québec depuis la Révolution tranquille, la mémoire collective est volontiers oublieuse du rôle pionnier joué, dans la diffusion de la culture et l’accès à l’éducation, par les clercs qui ont été nos premiers intellectuels. Dans une précédente chronique1, on a vu comment l’abbé Painchaud, correspondant de Chateaubriand, avait réussi à fonder l’un des premiers collèges classiques à La Pocatière, petite paroisse que rien ne semblait alors prédisposer à accueillir une institution de cette envergure. À plus petite échelle, Cyprien Tanguay fit un peu l’équivalent pour Rimouski, avant même l’implantation du siège du district judiciaire et du diocèse.

Les neuf années pendant lesquelles il occupa la cure de la paroisse de Saint-Germain de Rimouski, de 1850 à 1859, furent marquées par la mise sur pied de deux institutions qui donnèrent une impulsion déterminante à l’alphabétisation des Rimouskois, en leur permettant d’accéder à la lecture, à l’écriture, voire à la culture lettrée : le Collège industriel et agricole, ainsi que l’Institut littéraire de Rimouski, fondés tous deux sous sa houlette.

Dès décembre 1853, Tanguay écrivit à l’archevêque de Québec pour lui soumettre son projet de création d’un collège dont la majorité des élèves se destinerait à l’agriculture, aux arts mécaniques, au commerce et à la navigation, l’objectif étant de permettre aux enfants peu fortunés de bénéficier d’une « éducation pratique » qui leur assure « les moyens d’une honnête existence ». Ce n’est qu’au printemps 1855 que le collège ouvrira ses portes dans une maison louée à l’angle des rues de la Cathédrale et Saint-Germain. Malgré les ambitions du fondateur du collège, un inspecteur fera remarquer en 1859 que le Collège industriel et agricole dispense un enseignement qui « est, ni plus ni moins, celui d’une bonne école ordinaire2 ». De fait, l’institution n’était pas un collège classique et l’enseignement du latin ne sera introduit à Rimouski qu’en 1862 grâce à l’abbé Georges Potvin.

Cyprien Tanguay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes (1871), exemplaire de la collection du Grand Séminaire de Rimouski, Centre Joseph-Charles Taché, UQAR.

Presque simultanément à la création de ce premier collège de Rimouski, était également fondé, en avril 1855, l’Institut littéraire3. Si l’écrivain Joseph-Charles Taché en fut le fondateur, Tanguay était son adjoint dans cette entreprise qui visait à remédier à l’absence de bibliothèque publique et d’établissement d’enseignement supérieur par la mise à disposition de livres et de journaux, et par la tenue de conférences publiques sur l’histoire, la philosophie et l’industrie. C’est d’ailleurs Tanguay qui rédigea au nom des membres la lettre de remerciement à Taché pour le don de 500 volumes de sa bibliothèque personnelle. Soucieux de l’éducation des enfants, Tanguay l’était tout autant de celle des adultes, à qui étaient destinées les activités de l’Institut comme une sorte de « formation permanente » avant l’heure.

La contribution de Tanguay connut cependant un rayonnement national par-delà Rimouski. En 1865, il entra au service du ministère de l’Agriculture à Ottawa afin de « constituer la statistique civile et religieuse à dater des premiers temps du pays », ce qui lui permit de rédiger son célèbre et monumental Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, publié de 1871 à 1890. Cette vaste somme lui valut le titre de père fondateur de la généalogie au Québec. Or, même si Tanguay rédigea cet ouvrage à Ottawa et le publia à Montréal, sa véritable genèse remonte à l’époque rimouskoise, puisque c’était à Taché, alors sous-ministre de l’Agriculture et bien au fait du goût de son ami pour l’histoire, qu’il devait sa nomination. Dans le poème placé en tête du tome premier, le généalogiste célèbre d’ailleurs de façon dithyrambique son bienfaiteur :

Je vois briller sur ta poitrine

La noble étoile de l’honneur;

À ton front, la splendeur divine

Du savant, du littérateur!

Tes talents, ta vertu, ton zèle

Ont fait seuls toute ta grandeur!

Honneur au citoyen modèle!

Ce goût pour l’histoire, dont la généalogie est un complément indispensable au XIXe siècle, Taché et Tanguay le cultivèrent de concert à l’Institut littéraire de Rimouski dont elle était un sujet de conférence de prédilection. Le premier ouvrage consacré à l’histoire de la ville, la Chronique de Rimouski (1873-1874) de l’abbé Charles Guay, est d’ailleurs la réécriture et la mise en ordre de notes constituées par Tanguay entre 1850 et 1859 : « M. l’abbé Cyprien Tanguay avait eu l’intention de publier un travail sur la paroisse de Rimouski, mais ayant été appelé à la composition de son Dictionnaire généalogique, surnommé en France “le livre d’or du Canada”, il ne put mettre la dernière main à son œuvre. Ayant été curé neuf ans de cette paroisse, il a recueilli des notes intéressantes qui nous ont été d’un grand secours. »

Pendant tout le XIXe siècle, histoire et littérature allaient de pair, au point que l’historien François-Xavier Garneau était généralement considéré comme le plus grand écrivain national. Dans ce panthéon des auteurs de l’époque qui s’étaient donné pour mission de réfuter le rapport Durham, en montrant qu’ils étaient d’un peuple qui avait à la fois une histoire et une littérature, Tanguay mérite certainement une place de choix.

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Notes:

1. « Quand Charles-François Painchaud, pauvre inconnu, écrivait à Chateaubriand… », Le Mouton NOIR, vol. XIV, no 3, janvier-février 2009, p. 9.

2. Noël Bélanger, « Tanguay, Cyprien », Dictionnaire biographique du Canada, Québec, Presses de l’Université Laval, 1994, tome XIII, p. 10.

3. « L’Institut littéraire de Rimouski fondé en 1855, un organisme communautaire voué à la diffusion du savoir et de la culture », Le Mouton NOIR, vol. XIII, nos 7-8, juillet-août 2008, p. 7.

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