Veni Vidi Vézina

Veni Vidi Vézina

1 novembre 2008 par 

La liberté de s’exprimer. Oui, d’accord, bien sûr, mais sans liberté de penser, ça sert à quoi? Et comme la liberté de penser ne s’envisage qu’en fonction des outils mêmes de cette pensée, c’est-à-dire, en tête de liste, le langage, qu’en est-il donc de la liberté d’expression au Québec?

C’est une chose d’interdire l’expression des opinions, c’est grave et répréhensible. Mais c’en est une autre, plus pernicieuse, de mettre en place des règles de jeu qui font que l’on a à la fois de moins en moins d’espace pour cette expression, mais surtout, de moins en moins accès aux formes qui permettent justement à cette expression de se développer.

J’en connais qui prennent grande fierté à dire ce qu’ils pensent. Et au nom de cette liberté malsaine, ils se permettent d’élaborer de vraies insanités, d’aborder tous les sujets, d’avoir des opinions sur tout. Libre à eux. Mais j’ai toujours envie de leur demander : « Et si, pour une fois, vous pensiez à ce que vous dites? »

Silence radio

Comme disait si bien Voltaire : « Je suis tout à fait contre ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » Ça s’appelait le siècle des Lumières. Ça mettait la table à la Révolution française. Ça allait identifier les deux grandes tendances politiques des deux derniers siècles et demi. Et comme nous semblons aimer une certaine noirceur, dire n’importe quoi, c’est comme tout dire. Je me rappelle un certain candidat adéquiste, un porte-parole en matière de culture qui n’arrivait même pas à donner la définition du mot culture, qui m’affirmait que l’ADQ était un parti de gauche, simplement parce qu’il pensait au peuple… Populiste un jour, démagogue toujours… Et pas mal d’électeurs l’ont cru!

De la même manière, cette phrase célèbre d’un jour d’octobre 1995, où ç’aurait apparemment été le vote ethnique qui nous aurait fait perdre le référendum. Point de vue. 44 000 votes. Mais la région de Québec, celle-là même qui vient de participer à l’élection d’un nouveau gouvernement « ingouvernable », n’a-t-elle pas voté non en 1995? Qui dirait aujourd’hui que nous avons perdu à cause du vote de droite?

Le message ne se tient souvent debout qu’à la force de sa compréhension.

En mai dernier, j’étais en Haïti. Un journaliste de Port-au-Prince, en apprenant que j’étais non seulement écrivain mais aussi chroniqueur, m’a demandé de lui accorder une entrevue à ce titre. Victime, lui comme ses prédécesseurs dans un pays longtemps mené au fer et au feu des dictatures et d’un contrôle historiquement sévère sur la presse, le journaliste voulait savoir ce que je pensais, moi, chroniqueur dans un pays sans censure, de la liberté de la presse.

Comment ne pas se sentir totalement décalé, surtout quand ma liberté peut s’exprimer, et ce, depuis une douzaine d’années maintenant, dans ce journal que vous tenez entre vos mains, en soutenant que cette liberté dont nous disposons est, somme toute, relative? Personne ne parle des groupes de presse comme des gardes-chiourmes d’une opinion contrôlée. Qui de l’État ou de l’entreprise est le meilleur censeur?

Personne ici n’est enfermé pour ses opinions : la répression ne s’exprime pas en ces termes. On ne fait pas taire les grandes gueules, on s’arrange pour qu’elles ne soient pas entendues, ou pire, pour qu’elles ne soient pas comprises. Là où l’État intervient, c’est en ne remplissant pas son mandat d’éducation, en diplômant des finissants qui n’ont pas encore à leur disposition les outils pour comprendre le monde. Nos civilisations ont compris : la meilleure manière d’éviter qu’on s’exprime est encore de faire en sorte que le récepteur ne soit pas en mesure de recevoir le message. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

Tout comme en matière de culture on parle de l’importance de l’expression en oubliant l’importance de la réception. Vaut-il mieux écrire ou lire? Grave question. Des jours, je préfère nettement lire…

À quoi sert une liberté d’expression si on n’a rien à dire?

Je me souviens quand, alors rédacteur en chef du Mouton NOIR, nous nous targuions de distribuer le journal partout au Québec. Je recevais des listes de placement impressionnantes de notre distributeur. Du plus petit dépanneur de village aux chics maisons de la presse, Le Mouton NOIR se trouvait partout!

Sauf que chaque fois que j’ai vérifié, sur le terrain, je ne l’ai trouvé nulle part. Que je passe par Québec, Sherbrooke, Trois-Rivières ou Montréal, pas de Mouton en vue. Et quand je me décidais finalement à le demander, prenant mon travail de rédac-chef au sérieux, on me le sortait de dessous une pile de Lundi, de Télé-hebdo ou d’Échos Vedettes. Croyez-vous sincèrement que notre distributeur allait mettre en évidence une publication comme la nôtre, même pas membre de la grande famille?

Personne ne nous empêchait de distribuer le grincement de dents que nous émettions, mais personne ne savait que nous existions…

Et même si nous l’avions trouvé, paraît que nous étions trop intellos…

Plus bas dénominateur commun, ne serais-tu pas la pire des atteintes à la liberté de penser, donc à celle de s’exprimer?

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