Partager sa parole pour renverser la vapeur

Entrevue avec Nikole DuBois, fondatrice des Formations Antidote Monde

Partager sa parole pour renverser la vapeur

1 novembre 2008 par 

Nikole DuBois croit au pouvoir de la parole. Depuis le premier programme « Antidote » qu’elle a élaboré au milieu des années 1980, elle s’est efforcée avec son équipe de donner aux femmes, ensuite aux jeunes, puis aux communautés rurales du Témiscouata la possibilité de s’exprimer et de lever le voile sur des réalités peu connues et sur celles des exclus ou des marginaux.

Antidote Monde, c’est l’histoire d’une réussite exceptionnelle de développement qui rejaillit sur toute la région; c’est l’histoire d’un organisme qui, en s’appuyant notamment sur la liberté d’expression, suscite l’engagement des personnes dans une perspective de transformation sociale.

Briser l’isolement des femmes

La MRC du Témiscouata compte une population de plus de 22 000 personnes réparties dans 20 municipalités. C’est le deuxième plus vaste territoire du Bas-Saint-Laurent après celui de la Matapédia. Or qui dit vaste territoire dit aussi isolement physique et psychologique, comme le souligne à juste titre Nikole DuBois1.

Au début des années 1980, des Témiscouataines ont exprimé le besoin de sortir de cet isolement. Cette volonté a été à l’origine des premiers regroupements de femmes que Nikole DuBois a contribué, avec d’autres, à mettre sur pied dans les villages. Or, c’est en côtoyant les femmes, en étant en contact avec leur réalité et en écoutant d’autres besoins qu’elles exprimaient, qu’elle a eu l’idée de créer le premier programme « Antidote ».

Antidote

Ce programme d’éducation populaire à la citoyenneté vise à donner aux femmes des moyens qui leur permettent de mieux définir leur identité et, ainsi, d’accéder à une plus grande autonomie sur les plans personnel, familial et social. Il suscite aussi leur implication active afin d’améliorer leurs conditions de vie et de contribuer au développement de leur milieu.

Comme elle a travaillé entre autres avec des femmes qui étaient peu scolarisées, Nikole DuBois explique qu’elle utilise depuis le début une symbolique qui a l’avantage de rendre accessible la formation : « J’invitais les femmes à déposer leurs lourdeurs dans un gros sac à dos. Je liais le contenu du sac à dos à leur milieu – ce que j’appelle aussi la « toile sociale » –, et je leur disais qu’on allait aérer la toile sociale par l’action collective, qu’on se donnerait aussi un sac à main de ressources. »

Au fil des années et des rencontres, « Antidote » s’est bonifié tout en restant lié à la réalité des femmes et en mettant en valeur une vision féministe progressiste qui vise bien l’équité et une réelle transformation plutôt qu’une adaptation à une société qui leur réserve peu de place. Petit à petit, les femmes ont aussi manifesté le souhait d’approfondir leur autonomie affective, ce qui a donné naissance au programme « Antidote II ». D’autres programmes explorent les questions de la reprise du pouvoir et des dépendances. Des ateliers de conscientisation (par exemple sur la femme et la politique, sur l’exclusion sociale, sur l’appauvrissement, etc.) répondent aussi à des besoins spécifiques. « On travaille toujours de la même façon : on part de la réalité exprimée par les femmes d’ici et de la prise de conscience de leurs besoins pour les accompagner », précise Nikole DuBois.

Elle poursuit : « Au Témiscouata, une femme sur cinq est antidotée. Ça veut dire que ça brasse et que les femmes sont amenées à s’impliquer. » Une étude, menée par la Régie régionale et l’UQAR, a d’ailleurs montré au début des années 2000 que les femmes antidotées ont une meilleure santé, qu’elles connaissent moins de détresse psychologique – et qu’elles ont donc moins recours au suicide – parce qu’elles sont plus autonomes, qu’elles connaissent davantage les ressources à leur portée et qu’elles s’impliquent davantage.

Photo : Nikole DuBois

Une parole portée au-delà des frontières témiscouataines

Des femmes d’ailleurs ont eu vent des succès du programme dans le Témiscouata et ont eu envie de suivre la formation : « “Antidote” s’est propagé partout au Québec, grâce aux réseaux des centres et des maisons de femmes, en Ontario, au Nouveau-Brunswick et même ailleurs dans le monde, en Europe et en Afrique en particulier », rappelle Nikole DuBois. Cela a donné lieu à la fondation de l’entreprise d’économie sociale des Formations Antidote Monde en 1998.

Depuis, l’organisme accueille des intervenantes de l’extérieur qui, à la faveur d’un séjour dans le Témiscouata, suivent la formation et obtiennent du matériel pédagogique pour devenir ensuite des « éclaireuses » en redonnant la formation dans leur propre milieu. Ainsi, en plus de contribuer au développement et à la revitalisation économique locaux, Antidote Monde est ancré dans la réalité témiscouataine dont il favorise la découverte au moyen de laboratoires d’immersion et de visites sur le terrain.

Pouvoir de la parole

L’approche pédagogique de Nikole DuBois est originale : toutes les formations qu’elle a créées s’appuient sur le conte pour aborder autrement des situations souvent difficiles et déclencher la réflexion.

Le conte Odeur de fraises2, par exemple, est né pour souligner une journée sur la pauvreté : « Pour sortir du malaise qui est lié à la lourdeur d’une condition et qui est bien normal, nous privilégions une vision de transformation, nous accordons toute la place à la créativité. C’est comme ça que le conte fait voir les choses autrement. » Ce conte, que Nikole DuBois a construit après avoir parlé à des Témiscouataines, met en scène une jeune femme qui, après s’être aperçue qu’elle s’était fait flouer en vendant des fraises des champs à un prix dérisoire, finit par améliorer son sort en s’associant à d’autres personnes pour fonder une coopérative. Ainsi, les personnages passent de la colère (exprimée dans le conte par « Wo! Ça va faire de se faire avoir! ») à la victoire. « Quand on travaille ce conte, les femmes aussi repartent avec la tête haute : on commence par “ wo! ” et on finit par “ wow! ”. On va chercher une énergie positive, on reconnaît une rage saine en expliquant qu’elle est sociale. Des fois, si on reste dans notre colère sans aller jusqu’au “ wow! ”, ça joue contre nous. Ce conte permet donc une conscientisation subtile », conclut-elle.

La parole conteuse de Nikole DuBois s’est aussi exprimée avec passion durant notre entretien pour évoquer les pionnières témiscouataines. Ayant remarqué que, dans les livres, on accorde en général un espace démesuré à l’histoire des hommes comparativement à celle de leur femme, elle s’est donné pour mission de retracer la vie de ces femmes et d’interroger ce qui subsiste de leur passé. Ainsi, les Marie-Julie Couillard Després, Marie Blanc, Anahareo reprennent vie en particulier lors des laboratoires témiscouatains.

L’histoire d’Hélène Gallant de Saint-Benoît de Packington captive l’imagination. Pour étoffer cette histoire, Nikole DuBois a notamment rencontré la fille et les petites-filles d’Hélène Gallant. Dans les années 1930, alors que les femmes n’avaient pas encore le droit de vote, cette dame a réussi à convaincre les instances politiques de construire un raccourci qui allait donner à sa famille un accès plus direct au village, à l’école et au moulin et ce, malgré les pressions d’un voisin influent qui avait les faveurs de l’Église et qui voulait que le chemin soit construit à proximité de chez lui. Pour se venger d’avoir perdu, le voisin a installé un écriteau devant le chemin sur lequel il avait fait inscrire : « Fourche à Hélène ». Malgré la connotation péjorative de ce nom, l’histoire raconte qu’Hélène Gallant a refusé de se battre pour faire enlever l’écriteau puisque, de toute façon, elle avait obtenu son raccourci. Bref, ce conte, élaboré à partir de faits avérés, montre que la parole individuelle d’une femme, qui exprime librement ses besoins, peut avoir une portée politique, une incidence positive sur la collectivité.

Ce travail de « défrichage » des histoires relatives aux Témiscouataines est fondamental à bien des égards. En plus de contribuer à faire connaître l’histoire de la région aux délégations de femmes qui viennent faire un séjour d’immersion, il permet aux femmes du milieu de se définir une identité collective et, bien sûr, de préserver de l’oubli des histoires qui se transmettent par la tradition orale de génération en génération.

Toutes ces initiatives témoignent d’une parfaite cohérence entre la démarche pédagogique des Formations Antidote Monde et la mission de l’organisme. De quoi renverser la vapeur et vaincre bien des idées reçues, ici comme ailleurs.

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Notes:

1.  Dans « L’école créative de conscientisation Antidote Monde : une initiative de développement local », Université rurale québécoise, Entreprendre en milieu rural. Actes de l’Université rurale québécoise au Bas-Saint-Laurent, du 4 au 8 octobre 1999, en ligne : www.uqar.qc.ca/chrural/urq/Urq1999/bsl/pdf/dubois.pdf 2.  Nikole DuBois, « Compter sur le conte pour conscientiser », Le Mouton NOIR, vol. XIII, no 7, juillet-août 2008, p. 7.
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