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VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

Le dilemme entre homo sapiens et homo faber

Le dilemme entre homo sapiens et homo faber

1 novembre 2008 par 

Rien ne semble arrêter la réalisation des parcs éoliens. Des chercheurs de l’UQAR élaborent déjà des scénarios de nouveaux projets liés à la production d’énergie éolienne, comme si ce modèle de développement était toujours pensable et acceptable en milieu habité. Pourtant, en amont, règne toujours la même dynamique où le processus de décision, de participation et de contrôle des communautés locales sur le développement de leur territoire est grandement mis à l’épreuve par les promoteurs éoliens.

L’intention de l’ensemble des collaborateurs du Guide1 est de proposer un outil pour contrer les effets pervers d’un modèle de développement qui repose toujours sur le paradigme de la croissance dont la finalité est le profit. Dans un monde où la technologie s’appuie sur le développement durable, cela laisse croire que la production éolienne pourrait nous conduire vers un monde meilleur.

L’idéologie de la technique

Or il me semble que le Guide se laisse parfois piéger par cette idéologie de la technique (dont l’innovation est le carburant) où l’homo faber (expression latine qui fait référence à l’homme capable de fabriquer des outils et, plus largement, à la technique) finit par prendre le dessus sur l’homo sapiens (qui fait référence à l’homme capable de sagesse, de conscience, de responsabilité).

Par exemple, dans le premier chapitre du Guide, quelques pages sont consacrées à l’histoire du vent comme source d’énergie pour les éoliennes et font référence à leur usage à différentes époques (voiliers, moulins à eau, production d’électricité). Le Guide présente ces transformations de manière évolutive où, à chacune des étapes, l’usage du vent suit la marche du progrès. Or la technologie avant l’ère industrielle n’avait pas le même sens et n’occupait pas la même place que dans la société postindustrielle. Les moulins à vent qui servaient à moudre le grain n’étaient pas une menace pour les lieux habités, alors que les éoliennes industrielles s’imposent non seulement comme une accumulation d’infrastructures dans le paysage, mais laissent également entrevoir un réseau d’acteurs qui lient le savoir à des impératifs économiques.

Le rôle des élus

Une des dimensions importantes du Guide consiste à valoriser la rencontre entre les élus et les citoyens dans le but d’élargir la participation de tous les acteurs. Ainsi, le rôle des élus est de prendre l’initiative, dès le début du processus, de s’informer sur la nature du projet, d’informer et de consulter la population, et de concerter l’ensemble des acteurs concernés au nom de l’intérêt général et du bien commun. Or, dans le Guide, le bien commun, c’est-à-dire une vision commune du monde à habiter et à construire ensemble, est réduit à une liste d’intérêts.

Information, consultation, concertation

Cependant, les mots clés (information, consultation, concertation) de cette extension de la démocratie participative reposent sur l’idée que l’enjeu serait le savoir alors qu’il repose plutôt sur le jugement. La somme des connaissances sur les projets éoliens ne fournit pas en soi la capacité de jugement ou le cadre de référence selon une hiérarchie de valeurs. Ce sont deux aspects de la réalité, les faits et les valeurs, qui sont ici en conflit. Or, sur cette question, le Guide tient pour acquis que la formation de la pensée (qui renvoie à l’homo sapiens) repose sur la consultation (un ensemble de données) et que la concertation consiste à communiquer de façon transparente et honnête de l’information et à participer collectivement à l’amélioration du projet.

Le problème est double. Il y a certes dans cette démarche une confiance à l’égard des différents acteurs afin qu’ils concluent une entente, mais celle-ci repose sur la bonne volonté des uns et des autres, alors que l’amélioration du projet est souvent largement assujettie à des intérêts financiers et non pas au développement de la collectivité. De plus, si la cueillette d’information est nécessaire à la réflexion, elle demeure toutefois insuffisante. L’information est bien souvent instrumentalisée par les acteurs dominants qui la mettent au service de moyens qui sont sans portée signifiante pour l’ensemble de la population. Comment alors faire en sorte que tout cela puisse faire sens?

Le Guide conseille de « donner un sens au projet ». Cette recommandation va de soi puisque personne ne veut vivre avec des objets in-signifiants. C’est peut-être un des problèmes des éoliennes dans le paysage habité où le développement durable et la poursuite de la croissance semblent incompatibles. C’est le sens ou la direction que prend l’histoire humaine qui se trouve menacé par un développement qui brouille les repères : sommes-nous toujours, par rapport au développement éolien, sur la piste d’un développement responsable ou n’assistons-nous pas plutôt à la mise en scène promotionnelle d’un projet où la participation n’est qu’accessoire?

Dans ce processus de consultation, le Guide ne semble pas remettre en question le fait que les rencontres entre le promoteur et les propriétaires fonciers se fassent au tout début de la concertation. Il propose par ailleurs que le délai entre cette première prise de contact individuelle et collective soit réduit le plus possible.

Cette démarche de consultation est pourtant rejetée par les citoyens regroupés en comités de vigilance. Elle est au cœur même des mouvements de mobilisation qui soutiennent que la stratégie des promoteurs contrevient à l’éthique de la participation puisqu’elle provoque des tensions et une division entre les voisins, la population et les élus.

Le cas de Sainte-Luce

Cette situation est celle que vit présentement la municipalité de Sainte-Luce2 qui refuse de siéger à la table de concertation proposée par le promoteur du parc éolien Kruger, jugeant que les modalités de la participation sont plutôt au service de la promotion que d’une véritable concertation. On peut aussi comprendre ce refus de la municipalité comme étant une volonté d’affirmer son autonomie politique en mettant sur pied son propre comité d’information, de consultation et de concertation. De plus, l’imposition par Kruger d’une liste de personnes pouvant occuper le poste de président du comité fait également partie des raisons qui incitent la municipalité à se dissocier des modalités de participation du promoteur. Par ailleurs, le revirement de Kruger au sujet d’un référendum – auquel il avait donné son appui pour le retirer par la suite – ne ferait qu’ajouter des entraves à la volonté populaire.

En conclusion

Les événements de Sainte-Luce dévoilent encore une fois la dimension conflictuelle qui prédomine dans la mise en relation, d’un côté, du comité de vigilance et de la municipalité, et de l’autre, du promoteur. Une forme de participation que le Guide semble sous-estimer en faisant le pari qu’une amélioration du processus de participation sans conflit (voire sans rapports de domination) peut rapprocher plus facilement les différents acteurs et ainsi mener à une solution. Comme si le conflit ne permettait pas de fonder un dialogue entre les acteurs afin d’identifier les enjeux entourant le type de développement souhaité par la collectivité au nom d’un idéal commun.

Le Guide n’est certes pas insensible à toutes ces dimensions de la réalité. Le fait qu’on ait sollicité la contribution des agents de développement dans différentes MRC lors de sa réalisation est certes une initiative importante qui en permet l’appropriation et la mise en circulation pour susciter des discussions critiques venant des milieux municipaux. Cependant, pour des raisons certes louables et nécessaires, le Guide a fait le choix de proposer une amélioration du modèle de participation sans toutefois aborder de front la source de tous ces problèmes : le règne de la culture entrepreneuriale qui s’appuie sur le secret, l’opacité et les prises de décision à huis clos3. De quoi voir une fois de plus enterré l’homo sapiens par tous ces experts souvent bien intentionnés qui participent au culte de la technologie.

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Notes:

1.  Collectif. Énergie éolienne et acceptabilité sociale. Guide à l’intention des élus municipaux du Québec, 2008.

2.  Les informations qui suivent ont été colligées lors du débat organisé par Le Mouton NOIR dans le cadre des Portes ouvertes de la coopérative Paradis. Ce débat portait sur le projet du parc éolien du promoteur Kuger à Sainte-Luce et à Sainte-flavie.

3. Une conclusion que je reprends presque mot pour mot de Michel Seymour et Guy Rocher au sujet de la gouvernance des universités, dans Le Devoir, mercredi 17 septembre 2008, p. A7.

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