Assistons-nous au naufrage de l’humanité?

Les droits humains, 60 ans après la Déclaration universelle des droits de l’Homme

Assistons-nous au naufrage de l’humanité?

1 novembre 2008 par 

Paris, 10 décembre 1948. « Plus jamais ça. » C’est sur ces paroles que furent proclamés solennellement les 30 articles de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH). Après la boucherie innommable des camps de la mort nazis et la barbarie à visage scientifique des bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki, l’humanité – momentanément catastrophée – s’éveillait à la puissance funeste et inquiétante qu’elle portait en elle. Nous étions dès lors contraints de poser l’hypothèse suivante : et si, finalement, nous n’étions pas aussi civilisés que nous ne l’avions imaginé? La question est toujours d’une troublante actualité, car ce grand texte fondateur qu’est la DUDH demeure à ce jour une tâche et une quête inachevées.

Article 1 : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Si, au départ, cette proclamation se présentait comme un garde-fou contre les dérives totalitaires qui broyaient la dignité humaine en sacrifiant l’individuel au nom du collectif, elle demeure aujourd’hui un rempart fragile cherchant à protéger le singulier face à un marché total et sans boussole. Aussi, lorsque nous tentons de faire le bilan du chemin parcouru – ou des reculs subis – depuis 60 ans, force est de constater que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles; crimes de masse cambodgiens (Khmers rouges de Pol Pot), opération Condor en Amérique latine, charniers yougoslaves, génocide rwandais, répression chinoise au Tibet, bourbier irakien, crises humanitaires se déroulant dans l’indifférence presque généralisée (Darfour), recrudescence de pratiques inhumaines que nous croyions reléguées au temps de l’Inquisition, etc., tous ces exemples nous dévoilent que l’Histoire est cruellement riche en violence et que nos vieux démons viennent toujours nous hanter.

La raison de tout cela tient au fait qu’entre la tradition idéaliste des pacifistes (inspirée par Kant et Grotius) et la « realpolitik » des puissants (fondée par Hobbes et Machiavel), on tend trop souvent à privilégier les seconds. Pour les réalistes, seuls les rapports de puissance doivent être autorisés, la fin justifiant tous les moyens mis à la disposition des Princes. Exit donc les principes moraux, les normes juridiques internationales qui risqueraient de compromettre la survie et l’unité de l’État! En effet, les considérations humanitaires et les droits des populations civiles sont couramment balayés du revers de la main au nom des intérêts dits « supérieurs » de la nation.

Mais justement, les individus ne devraient-ils pas constituer la richesse fondamentale de toute nation? Les brebis innocentes devront-elles se soumettre perpétuellement à la volonté des loups machiavéliques agissant au nom de la raison (ou de la déraison) d’État? Voilà toute la difficulté qu’il y a à faire advenir une paix durable lorsque l’on cherche à réaliser un idéal comme les droits humains.

Article 10 : Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial, qui décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle.

Prenons comme exemple celui de la torture. Après des reculs significatifs de cette pratique brutale et impitoyable, les attentats du 11 septembre 2001 ont complètement changé la donne mondiale. Plusieurs organisations des droits humains comme Amnistie internationale, Human Rights Watch et des spécialistes de la question s’entendent pour dire que l’on assiste actuellement à une recrudescence inquiétante de ce phénomène et ce, un peu partout sur la planète (guerre au terrorisme oblige!). Par malheur, la première victoire du terrorisme aura sans aucun doute été de nous faire perdre notre autorité morale en employant des méthodes contredisant nos principes démocratiques et nos valeurs fondatrices.

En effet, que faut-il penser lorsque les plus grandes démocraties de la planète, comme les États-Unis d’Amérique, censées être des phares pour l’humanité, agissent en dehors de toutes conventions internationales, en ayant recours à la sous-traitance clandestine avec des pays comme la Syrie, l’Égypte, la Roumanie, afin de torturer des ressortissants soupçonnés d’appartenir à des groupes terroristes? Comment réagir lorsque ces mêmes démocraties jouent sur les mots à la manière de George Orwell dans son célèbre roman 1984 en décrétant que la simulation de noyade (waterboarding) n’est plus de la torture mais simplement une technique d’interrogatoire musclée?

Que penser du Canada, pays ayant pourtant ratifié la Convention relative aux droits de l’enfant, lorsqu’il refuse de rapatrier un des ses citoyens, Omar Khadr, en le laissant croupir dans la prison de Guantanamo Bay – pénitencier que même la Cour Suprême des États-Unis et les deux candidats à la présidence américaine ont désapprouvé?

Il serait par conséquent urgent de rappeler à la mémoire du premier ministre minoritaire Stephen Harper que nous sommes ici en présence d’un enfant soldat ayant subi la torture, que ce dernier a droit à un procès juste et équitable (et non pas militaire), que selon les principes de l’habeas corpus (1679), il est présumé innocent jusqu’à preuve du contraire et que, pour l’ensemble de ces raisons, nous devrions le rapatrier sur le champ!

Article 19 : Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression.

Comme second exemple, jetons un regard sur la libre expression de nos opinions, qui représente un des piliers de nos systèmes juridiques. Ce droit fondamental est toujours menacé à notre époque et ce, même dans des pays considérés comme des États de droit. Notons au passage que les écrivains, les journalistes, les intellectuels ont toujours été parmi les premières victimes politiques du contrôle et de la censure étatique.

Le cas de l’une des dernières journalistes russes indépendantes, mère de deux enfants, Anna Politkovskaïa, froidement assassinée le 7 octobre 2006 dans le hall de son immeuble à Moscou en est l’illustration parfaite. Cette martyre de la liberté d’expression avait osé tenir tête au « tsar » Vladimir Poutine en dénonçant publiquement la répression russe dans cette autre sale guerre en Tchétchénie où des violations extrêmement graves des droits humains avaient été perpétrées. Simple coïncidence, l’enquête sur cette affaire nébuleuse, fortement contrôlée par les autorités, s’est terminée le 18 juin dernier sans qu’aucun commanditaire n’ait été encore inculpé. De sérieux soupçons planent toutefois sur le fait que ce crime abject aurait eu l’aval des hautes sphères du Kremlin et que des informations sur la sécurité de la journaliste auraient été transmises par les services secrets du FSB (ex-KGB).

Faut-il rappeler que, sous le règne du président Poutine – soit de 2000 à mai 2008 – 19 journalistes ont subi le même sort que la célèbre reporter et militante des droits de l’Homme? Parmi les témoignages et réactions officielles qui ont suivi l’annonce de sa mort, Terry Davis, secrétaire général de l’Europe, affirma une chose qui devrait nous faire réfléchir : « Nous perdons une voix forte, de celles qui sont nécessaires dans toute démocratie authentique. »

La lueur d’une bougie

Ce bon vieux Emmanuel Kant (1724-1784), philosophe des Lumières qui avait imaginé un projet de paix perpétuelle, aurait sans aucun doute le tournis à nous voir capables de tolérer l’inhumain! Ce grand penseur, qui avait acquis la conviction profonde que sans idéal moral l’humanité était en quelque sorte foutue, croyait essentielle l’instauration de règles internationales freinant les passions belliqueuses des dirigeants, tout en les contraignant à respecter certaines conventions volontairement ratifiées. C’est dans cet esprit que la Société des Nations, et à sa suite l’ONU, ont été créées. Certes, les Nations Unies sont une création humaine imparfaite que certains jugent inefficace voire inutile, mais à quoi ressembleraient les relations internationales aujourd’hui sans elle? Que serait notre monde sans la lutte à l’impunité, sans le Tribunal pénal international, sans les Louise Arbour, Roméo Dallaire, Marti Ahtisaari (prix Nobel de la paix 2008)?

Tout cela prouve que, pour se réaliser, la justice internationale exige une patience infinie, un courage à toute épreuve et une détermination sans borne de militants convaincus. Certes, une réforme en profondeur de nos institutions sera nécessaire dans un proche avenir car, sans pouvoir coercitif obligeant les États souverains à respecter leurs engagements, les droits humains feront partie des utopies de l’Histoire qui n’auront de valeur que le papier sur lequel ils auront été écrits.

Mais, pour nous, qui sommes les privilégiés de ce monde, il faudra à tout prix éviter le choix de l’indifférence confortable, croyant par là qu’en fermant les yeux sur toutes ces ignominies, celles-ci disparaîtront comme par enchantement. « Tout le monde est pour la vertu » entend-on parfois, mais nous devrons désormais apprendre à ne plus nous gargariser de paroles creuses, car tout idéal doit, pour s’incarner, s’accompagner d’un véritable combat, d’un éveil responsable et d’actions tangibles.

Comme l’a souligné la professeure au Collège de France et membre de l’Académie royale de Belgique, Mireille Delmas-Marty, peu avant les attentats terroristes qui changèrent la face du monde : « Le crime contre l’humanité est la borne commune à toutes les cultures. La mission des droits de l’homme est aussi de préserver cette humanité à venir, ces générations futures, pour que cette humanité reste promesse1. »

Ainsi, afin d’éviter que l’humanité ne devienne une marchandise corvéable à l’infini, nous avons besoin, plus que jamais, d’adhérer à nouveau, individuellement et collectivement, à cette grande Déclaration qui retentit encore, 60 ans après, comme un appel à ce que l’humanité porte en elle de plus beau et de plus élevé.

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Notes:

1.  Le Monde de l’éducation, juillet - août 2001.

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