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La nouvelle Tembec : la fin d’un « modèle » québécois

Par François L'Italien le 2008/10
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La nouvelle Tembec : la fin d’un « modèle » québécois

Par François L'Italien le 2008/10

À l’hiver dernier, la forestière Tembec annonçait le bouclage d’un important plan de recapitalisation, plan qui consistait en une réorganisation de la structure financière de la compagnie afin « de garantir le maintien de ses opérations et d’améliorer sa valeur à long terme ». Aux yeux des analystes financiers, la dette que Tembec avait accumulée dans les années 1990, combinée à des perspectives de marché peu encourageantes, plombait le bilan de la compagnie et la gardait « au fond de la cour ». C’est pourquoi ce plan de redressement a d’abord visé cet élément de la structure financière, c’est-à-dire la conversion d’une tranche de 1,2 milliard de dollars US de la dette de la compagnie en actions qui a été réalisée en février dernier. Au terme de cette transaction, ce sont 95 % des actions de la « nouvelle » compagnie qui allaient tomber dans le portefeuille de ses créanciers.

Or, plus qu’une simple manœuvre comptable, ce plan de redressement a sonné rien de moins que la fin d’un modèle d’entreprise et a annoncé de profonds changements au sein de Tembec. En effet, cette opération financière de conversion de la dette en titres de propriété signifie que les créanciers américains auprès desquels Tembec avait contracté d’importants emprunts ces dernières années sont devenus, par la magie de l’ingénierie financière, les nouveaux propriétaires de la compagnie. Ce changement est majeur pour au moins deux raisons.

D’abord, parce que Tembec a longtemps été citée comme un « modèle » québécois de co-gestion d’entreprise, un modèle qui reposait sur la participation des employés au capital et à la direction de la firme. On se souviendra qu’après sa fermeture en 1972 par la multinationale CIP, l’usine de Témiscaming avait été rachetée par une partie de ses cadres et travailleurs, ce qui assurait en quelque sorte l’ancrage de l’entreprise dans la communauté. Cette originalité, qui s’était cependant atténuée au fil des ans, a été définitivement enterrée avec cette opération de recapitalisation, qui a fait passer le contrôle québécois du capital de Tembec entre les mains de la haute finance américaine. Même l’ancien p.-d. g. Frank Dottori et son ami Emmanuele Saputo, principal actionnaire de la compagnie avant l’entrée en vigueur du plan, se sont publiquement opposés à la transaction, ce qui est assez significatif. Dans son édition du 20 décembre 2007, Le Devoir relatait en effet la réaction de Dottori à ce plan : « Je ne suis pas d’accord avec le fait de donner la compagnie à des investisseurs américains et de tasser, peu importe comment on le présente, des actionnaires-employés et des gens qui ont passé 20 ou 30 ans à bâtir l’entreprise… J’ai beaucoup de difficulté à accepter ça1. »

Ensuite, et corollairement à cela, ce plan de recapitalisation a annoncé le début d’un nouveau modèle d’entreprise chez Tembec, un modèle basé sur la restructuration continue de ses activités. En effet, les nouveaux actionnaires de la « nouvelle » Tembec ne sont nul autres que trois fonds d’investissement spéculatifs américains – Wayzata Investment Partners, Bear Sterns Asset Management et Trilogy Capital – qui promeuvent des stratégies d’entreprise fondées sur l’augmentation rapide des rendements financiers de la compagnie. Ces puissants fonds d’investissements ont en fait la réputation d’être peu patients devant des résultats financiers jugés décevants, ainsi que d’être très « pro-actifs » face aux orientations des entreprises qu’ils détiennent. Cela signifie qu’ils ne négligeront probablement rien pour que les décisions stratégiques prises par l’exécutif de Tembec soient conformes à leurs intérêts supérieurs de propriétaires, c’est-à-dire à la nécessité de maximiser les liquidités disponibles (par l’augmentation des flux de trésorerie et des dividendes), et de maintenir une bonne note de la forestière auprès des analystes financiers. Tembec est en effet devenue pour eux un « actif » parmi d’autres dans leur portefeuille, actif qui doit rapporter gros et conserver une cote appréciable pour être éventuellement liquidé sur le marché. Évidemment, parmi tous les moyens mis à la disposition de la direction pour satisfaire ces attentes insatiables et envoyer des signaux positifs aux observateurs financiers, les restructurations et la vente d’actifs considérés « périphériques » constituent encore les moyens les plus simples et les plus efficaces.

Dans le contexte actuel de la « crise » que traversent les majors de l’industrie forestière, crise qui est en fait celle d’un régime insoutenable d’exploitation économique et écologique de la forêt, l’arrivée de ces acteurs financiers à la tête de Tembec coïncidera probablement avec l’accroissement des rationalisations dont les bénéfices seront essentiellement canalisés vers les money managers de la compagnie. Après la fermeture de l’usine flambant neuve d’Amos en septembre dernier, l’usine de Matane a connu cet automne plusieurs arrêts temporaires de ses activités, mesure prise afin de répondre à une « diminution de la demande mondiale pour la pâte » et de « ramener les inventaires et son fonds de roulement à des niveaux appropriés ». Certes, le marché produit des contraintes, mais il constitue aussi un puissant élément de rhétorique : présenter ces opérations comme des mesures exclusivement liées à la situation de la demande internationale, c’est présenter une pièce de théâtre dont on laisserait croire qu’elle n’a pas de metteur en scène. Avertissement aux acteurs et aux spectateurs.

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Notes:

1.  François Desjardins, « Tembec emploie les grands moyens. La société propose à ses créanciers de devenir ses actionnaires », Le Devoir, le 20 décembre 2007, p. B1.

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