Une affaire de confiance et de passion

Femmes entrepreneures dans le Bas-Saint-Laurent

Une affaire de confiance et de passion

1 mars 2008 par 

Que des femmes se lancent en affaires, réussissent au même titre que les hommes, créent leur propre emploi et puissent même en procurer à d’autres est une évidence, en 2008, qui cache toutefois un fait historique troublant. On a tendance à l’oublier, mais il n’y a pas si longtemps, le Code civil du Bas-Canada imposait aux femmes une incapacité juridique qui leur interdisait d’administrer leurs biens. Ce n’est qu’au début des années 60 qu’elles ont été habilitées à faire des affaires, même si, dans les faits, elles assumaient souvent la gestion de l’entreprise de leur mari, tandis que celui-ci s’y investissait autrement.

En entrevue au Mouton NOIR, Nadia Morin, directrice régionale du Fonds d’accompagnement et d’investissement régional pour entrepreneures (F.A.I.R.E.), précise d’emblée qu’elle remarque souvent, chez certains jeunes – et même chez les moins jeunes! –, une sorte d’amnésie quant aux luttes menées par les féministes. Elle se rappelle que, lors d’une rencontre organisée par une agente de sensibilisation en entreprenariat jeunesse dans une école secondaire de la région, des jeunes se sont montrés étonnés qu’un organisme comme le F.A.I.R.E. se consacre uniquement à la promotion de l’entreprenariat des femmes.

« “Juste les femmes!”, s’exclame-t-elle, surprise de leur étonnement. Parce qu’ils n’ont pas connu les années 70 où les femmes, comme nous le rappelle Marjolaine Péloquin1, ne pouvaient même pas être jurées, les jeunes ne savent pas tout ce qu’elles ont fait pour être les égales des hommes. »

L’histoire des femmes entrepreneures au Québec est récente, et cela influence leur conception de l’entreprenariat.

« Depuis que je travaille ici, je constate que les femmes ne font pas des affaires comme les hommes. Souvent, la première chose que me dit la future entrepreneure, c’est qu’elle ne veut pas nécessairement faire de l’argent, mais qu’elle cherche surtout à se réaliser. Je ne sais pas, poursuit Nadia Morin, pourquoi l’idée de faire de l’argent rend les femmes si inconfortables. Peut-être avons-nous encore un fond de vieux préjugés judéo-chrétiens qui sous-entend que c’est péché de faire de l’argent... Est-ce culturel, social? Quoi qu’il en soit, le phénomène existe. Des recherches démontrent d’ailleurs que les hommes ont tendance à penser d’abord au profit et à la croissance, tandis que les femmes cherchent plutôt une maîtrise d’elles-mêmes et une contribution aux biens sociaux. Ces valeurs féminines sont excellentes, mais il faut aussi que l’entreprise génère des profits si on veut payer ses employés décemment, rembourser ses prêts, se verser un salaire, se développer et continuer de faire ce qu’on aime! Faire du profit, ça ne veut pas dire qu’on abuse des gens, ça veut plutôt dire qu’on réussit bien et qu’on peut en faire bénéficier les autres! »

Des défis de taille

Selon Nadia Morin, les défis que doivent surmonter les femmes qui se lancent en affaires et qui visent l’autonomie financière sont importants.

Pour elles, le réseautage est plus difficile puisqu’elles assument encore souvent la plupart des responsabilités familiales : elles n’ont pas toujours le temps d’assister à des cinq-à-sept d’affaires parce qu’elles s’occupent, en plus de leur vie professionnelle, de leurs enfants. Bien sûr, avec les hommes de la génération Y, entre autres, qui privilégient une vie de famille de qualité et qui sont moins carriéristes, la société change.

Mais il n’en demeure pas moins que, « plus on est dans les grands centres, plus les réseaux existent. Le réseautage en affaires, c’est essentiel à la réussite. C’est l’une des raisons, avec celle de faciliter l’accès au financement, pour lesquelles les Organismes régionaux de soutien à l’entrepreneuriat féminin (ORSEF, dont le F.A.I.R.E. fait partie) ont d’abord été implantés dans les régions ressources2. »

Il faut avoir un excellent réseau pour réussir en affaires. Cela permet d’augmenter sa visibilité et, par conséquent, sa clientèle, d’être mieux reconnu, d’avoir une meilleure crédibilité, un rayonnement plus grand et le soutien de ses pairs. « De tout temps, les hommes d’affaires ont pris soin de développer leurs relations pour faire grandir leur entreprise. La femme, privée d’un bon réseau de contacts, perd beaucoup d’occasions de faire croître son entreprise. Sans un bon réseautage, celle-ci peut stagner ou même disparaître à cause de la concurrence. »

La mission de l’organisme

Le F.A.I.R.E. vise à promouvoir l’entreprenariat des femmes tout en favorisant le développement socioéconomique du Bas-Saint-Laurent. Il soutient les entrepreneures en leur accordant des prêts. De plus, il propose aux femmes un accompagnement de premier plan. « Comme les femmes ont souvent l’habitude de tout faire par elles-mêmes – c’est peut-être un comportement lié à la maternité, avance-t-elle –, il faut qu’elles apprennent à déléguer une partie de leurs responsabilités. En affaires, c’est une question de survie. »

L’accompagnement, l’une des clés du succès

Dynamique, engagée dans sa communauté, femme de tête qui a le cœur sur la main, Nadia Morin s’investit pleinement dans les démarches des femmes qu’elle accompagne en posant des gestes concrets, ce qui contribue à les sortir de l’isolement. Grâce à son parcours unique, elle peut, lorsque les femmes en ont besoin, offrir du temps et de l’écoute dans les moments plus difficiles, parce que la réussite d’une entreprise, ce n’est pas qu’une affaire de chiffres. Voulant à tout prix éviter de travailler en vase clos, elle n’hésite pas un seul instant à inviter les partenaires financiers autour de la même table pour assister à la présentation d’un projet ou encore pour se mobiliser lorsqu’il y a des difficultés après le démarrage.

« Il faut du courage pour réaliser un projet d’affaires, et ce n’est pas toujours facile de s’y retrouver, de savoir à quelles portes frapper. C’est pourquoi je cherche à faciliter cette compréhension et à aider à ouvrir les portes. D’ailleurs, j’aime bien donner la possibilité aux entrepreneures de présenter leur projet une fois, à tout le monde. C’est pour moi une bonne façon de les soutenir dans leurs démarches. L’entrepreneuriat étant intimement lié au développement d’une communauté, il est essentiel que, comme partenaires, nous cherchions davantage à travailler ensemble plutôt que chacun de notre côté et que nous cessions d’avoir peur d’aider un projet à voir le jour, de crainte de créer de la concurrence. Je suis portée à croire, sous toutes réserves, que cela se voit davantage en région. Une saine concurrence permet, selon moi, de demeurer créatif en affaires et de se renouveler. »

Elle croit fermement que le F.A.I.R.E. peut aider certaines femmes à se sortir de la pauvreté et de la spirale infernale des emplois mal rémunérés en leur donnant, d’une part, confiance en elles et en facilitant, d’autre part, leur accès au financement, ce qui leur évite de devoir engager leurs économies personnelles dans la réalisation de leur projet.

« Il n’est pas logique, conclut-elle, que les femmes ne dirigent qu’un tiers des entreprises au Québec. Cela n’est peut-être pas étranger au fait qu’il n’y a pas si longtemps, l’école nous apprenait davantage à devenir de bonnes employées qu’à développer des qualités entrepreneuriales. Mais les temps sont en train de changer, heureusement! »

En leur permettant de demeurer ici, en région, elle leur donne aussi les moyens d’occuper la place qui leur revient légitimement.

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Notes:

1. Marjolaine Péloquin, En prison pour la cause des femmes. La conquête du banc des jurés, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2007.

2. En Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine, dans le Bas-Saint-Laurent, au Saguenay/Lac-Saint-Jean, en Abitibi-Témiscamingue, sur la Côte-Nord et en Mauricie.

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