Pour une presse régionale libre et forte

Pour une presse régionale libre et forte

1 mars 2008 par 

Il paraît qu’il n’y a « qu’un seul hebdomadaire, qu’un seul média dans l’Est-du-Québec [sic] à offrir à ses lecteurs un Éditorial et un Point de vue. » Eh ben… dites donc, en voilà toute une nouvelle! Et de qualité, par-dessus le marché, qui vient d’un journal qui ne se prend pas « pour le nombril du monde ». C’est ce que nous apprenait, dans son édition du 18 janvier, ce fleuron de la presse hebdomadaire, ce bijou de l’information.

Que L’Avantage votre journal fasse son propre éloge en révélant les résultats d’une étude de lectorat menée au printemps 2007 par Léger Marketing, cela peut piquer ma curiosité : tout ce qui touche les médias et la presse régionale m’intéresse. Toutefois, que L’Avantage fasse sa propre promotion en faussant l’information, cela a de quoi me piquer au vif et même m’exaspérer.

Faut-il le rappeler? Le Mouton NOIR existe depuis 13 ans à Rimouski et s’efforce, dans la mesure de ses modestes moyens, de couvrir des dossiers vitaux pour le Bas-Saint-Laurent. En plus de réserver dans ses pages un espace appréciable à l’expression de l’opinion des citoyens, il offre une information de qualité, des articles signés par des spécialistes, ainsi qu’un point de vue avec un grand « p » et des éditoriaux avec un grand « é ». Il prend position, suscite des débats, contribue à diversifier l’information, ce qui, dans une démocratie, est une valeur fondamentale. Pourquoi, alors, avoir passé Le Mouton NOIR sous silence? Que je sache, nous ne piétinons pas les plates-bandes des hebdos de la région!

Une petite visite sur le site de L’Avantage, dans la section « Kit médias1», en dit long sur son orientation éditoriale : « La philosophie de notre équipe de rédaction est, depuis sa création, basée sur le fait que chaque nouvelle doit être traitée positivement. Notre équipe s’efforce donc d’analyser l’actualité chaque jour de façon à transmettre à nos lecteurs l’activité économique, culturelle, sportive, communautaire et sociale dans un esprit d’avancement et de façon positive. » En voilà une belle formulation pour se justifier de ne pas trop soulever de poussière! Qui sait? Ça pourrait faire fuir les « annonceurs qui n’hésitent pas à [leur] confier leur budget publicitaire »... Le traitement positif à tous crins de la nouvelle assure-t-il pour autant l’« avancement » des idées? Permettez-moi d’en douter.

Quoi qu’il en soit, aussi paradoxal que cela puisse sembler, je ne suis pas contre l’existence des hebdos. Et si « la direction [de L’Avantage] a donné le feu vert à ces deux rubriques [l’éditorial et le point de vue] dans le but de débloquer et de faire progresser certains dossiers qui traînent en longueur », on ne peut que s’en réjouir en attendant de constater les résultats. Ce journal soi-disant indépendant finira-t-il par se démarquer des autres hebdos de Quebecor auxquels il ressemble en tous points (absence d’esprit critique, même ratio de publicités, etc.)?

Tout m’incite à croire que l’information régionale ne se porte pas assez bien pour qu’on puisse faire l’économie de quelque média que ce soit. Au contraire, il faut au moins conserver nos acquis.

Sur le site de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ)2, un « Portrait de la presse régionale dans le Bas-Saint-Laurent 1990-2002 », publié en 2002, dénonce une situation assez sombre, « une véritable saignée depuis 1990 », à cause notamment de la fermeture de la télévision de Radio-Canada et de la concentration de la presse. La situation ne s’est guère améliorée depuis.

Le Conseil de presse du Québec (CPQ)3 a entamé, le 7 février dernier, une tournée des régions du Québec visant à consulter le grand public et les organismes socioéconomiques sur « l’état de l’information et l’accès à l’information d’intérêt public ». Selon le CPQ, « la concentration des médias est un phénomène qui […] s’est accentué au cours des cinq dernières années. Il a pu influencer la diversité des points de vue et l’accès à l’information dans les régions du Québec. Certains affirment aussi que le Québec assiste à une certaine “montréalisation” de l’information ».

Parce que la convergence entraîne une rationalisation des coûts de production, que la cueillette de l’information compte parmi les dépenses les plus importantes d’un média, les grands quotidiens québécois n’ont plus de bureaux régionaux. Rappelons qu’il y avait encore, au début des années 90, cinq journalistes permanents du Soleil à Rimouski qui couvraient l’actualité de l’Est du Québec. Or, ce sont les informations qui nous viennent des grands réseaux (et des salles de rédaction des autres médias appartenant à l’un des grands conglomérats, convergence oblige) qui ont remplacé l’information d’ici faite par des gens d’ici. Est-ce à dire que nous n’avons accès qu’à une information uniformisée? J’aurais tendance à croire que oui, bien que certains spécialistes, tel que Daniel Giroux4 du Centre d’étude sur les médias, apportent des nuances. On assisterait moins à une « montréalisation » de l’information dans les grands quotidiens comme Le Soleil qu’à une volonté de rendre l’information plus légère5.

En tant qu’entreprise d’économie sociale, Le Mouton NOIR a pour mission de défendre des valeurs et des causes qui lui tiennent à cœur. Sans délaisser les sujets dont les autres médias font leurs choux gras (environnement et communautés culturelles), il continuera de se préoccuper des thèmes les moins populaires (liés à la gauche politique et au tissu social). Indépendant, il a l’énorme avantage de pouvoir recueillir les informations de manière autonome, sans subir la pression de groupes commerciaux ou politiques. C’est le même principe qui s’applique pour le traitement de l’information.

La diversité des voix, des sources d’information est l’un des facteurs qui permet au public de porter un jugement éclairé sur une question. Le Mouton NOIR contribue à véhiculer des idées qui concernent les Bas-Laurentiens. Avec ses difficultés à atteindre l’équilibre financier, il a besoin de l’appui de la communauté et des autres médias régionaux pour survivre. La visite du CPQ, en avril prochain, sera l’occasion rêvée de souligner son apport indéniable. Espérons que ses efforts de résistance, depuis 13 ans, ne seront pas ignorés.

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Notes:

1. www.lavantage.qc.ca, sous les rubriques « Nos produits », puis « L’Avantage votre journal ». 2. www.fpjq.org, sous les rubriques « Sections régionales », puis « Bas-Saint-Laurent ». 3. www.conseildepresse.qc.ca. Le CPQ sera de passage à Rimouski le 16 avril prochain. 4. Écouter l’émission du 7 février de Maisonneuve à l’écoute qui posait la question : « L’information régionale à la dérive? », www.radio-canada.ca/radio/maisonneuve. 5. Si les questions de concentration et de convergence des médias vous intéressent, vous pouvez consulter Le Manifeste pour une information de qualité (www.pouruneinformationdequalite.com) et même y donner votre appui.
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