Pirates ou corsaires?

Veni Vidi Vézina

Pirates ou corsaires?

1 janvier 2008 par 

Salon du livre de Montréal, je discute avec des collègues de choses et d’autres, probablement de livres. Quelqu’un me tire par la manche, et je me retourne.

Une vraie bouille à faire peur! Cheveux gris et épars, mal rasé, les dents toutes croches et jaunies par le tabac, un œil plus petit que l’autre, il me demande, d’une voix grasse, sale, traînante et un peu provocatrice :

- T’sé des pirates, j’voulas juste de dire qu’y’en a eu au Québec… D’Ibarville pis sa gang, c’t’a des crisse de pirates…

Un peu désarçonné, j’ai presque peur de me retrouver devant un des leurs.

- Ah ouais?

- D’Ibarville pis sa gang, y’ont attaqué des forts pis des bateaux dans baie d’Hudson pis tout l’long d’la côte des États, pis din Caraïbes avec.

- T’es sûr que c’étaient pas des corsaires, plutôt?

- Dâh…

Vous l’aviez peut-être reconnu : notre Pierre Falardeau national lit donc le Mouton! Mais le voilà reparti vers d’autres livres avant que je ne puisse lui expliquer la différence, fondamentale, entre corsaires et pirates.

Les corsaires, d’Iberville compris, à part avoir emprunté certaines méthodes éprouvées par la piraterie, ne remettent jamais en question ni le pouvoir, tant de l’État que de l’Église, ni la société pour laquelle ils travaillent.

Ils sont généralement engagés par le roi : « Séjournant en France au cours de l’hiver 1687-1688, il [d’Iberville] réussit à convaincre Versailles de soutenir la Compagnie française de la baie d’Hudson et d’assurer ainsi le renforcement de la position française au nord. Ses arguments portent. Le roi lui confie Le Soleil d’Afrique, le plus moderne et le plus rapide de ses navires. Le 3 août, après un détour par Québec, le navire fend les glaces de la baie d’Hudson.

De là, Iberville demande qu’on lui permette de s’emparer du fort York, ce qui fermerait aux Anglais l’accès à la rivière Nelson et aux territoires du Manitoba actuel. Avec moins de 20 hommes, il arraisonne deux navires, capture près de 80 Anglais et s’assure que le pavillon du roi flotte au-dessus des forts de la baie James. Le 12 septembre 1689, conduisant un vaisseau armé de 24 canons qu’il a chargé de milliers de peaux de castor, il met le cap sur Québec.1 »

Ceci dit sans vouloir en aucun cas diminuer les exploits de Pierre Lemoyne d’Iberville, qui avait particulièrement à cœur que l’Amérique soit française d’un bout à l’autre et qui s’est battu jusqu’à la mort pour qu’elle le devienne, il serait faux de lier son sort à celui des pirates.

Ceux-ci ne travaillaient que pour eux-mêmes. Ils quittaient la terre pour la mer comme on la quitte pour la mort. Les pirates formaient des communautés qui rejetaient non seulement l’État et la société, mais aussi l’Église. Même si la plupart juraient et priaient, on rapporte qu’en cas d’absence de Bible pour prêter serment, ils le faisaient sur le tranchant d’une hache. Les pirates massacraient, pillaient, volaient, violaient et égorgeaient sans avoir de comptes à rendre à personne. À terre, ils constituaient des communautés fermées qui tendaient à l’autosuffisance.

Toujours au Salon du livre, après que je lui ai raconté cette rencontre avec Falardeau, Yannick Renaud, un poète qu’il m’arrive régulièrement de croiser, m’a conseillé un livre fascinant : Les Pirates, forbans, flibustiers, boucaniers et autres gueux de mer de Gilles Lapouge, aux éditions Phébus. Depuis deux semaines que je me le suis procuré, j’y plonge aussi souvent que possible, entre tous les autres livres et manuscrits que mon travail exige que je lise.

Je vous en cite un passage qui résume bien la nuance que j’évoquais plus haut entre ceux qui travaillent pour l’État et ceux qui en nient le pouvoir absolu : « Que Dieu vous damne, dit Bellamy [un pirate des Antilles] à un capitaine qui se plaignait d’avoir été arraisonné, vous êtes un chien rampant comme tous ceux qui acceptent d’être gouvernés par les lois que les riches ont faites pour leur propre sécurité; car ces couards de petits chiens n’ont pas le courage de défendre autrement ce qu’ils ont gagné par leur friponnerie. Mais, soyez damnés tout à fait : eux comme un tas d’astucieux gredins et vous, qui les servez, comme un paquet de sans-crâne au cœur de poulet. Ils nous vilipendent, ces canailles, alors qu’entre eux et nous, il n’y a qu’une différence : ils volent les pauvres en se couvrant de la loi, oui, mon Dieu, alors que nous, nous pillons les riches sous la seule protection de notre courage. Ne feriez-vous pas mieux de devenir l’un des nôtres au lieu de ramper après ces scélérats pour un emploi? […]

Quant à moi, je suis un prince libre et j’ai autant d’autorité pour faire la guerre au monde entier que si j’avais cent bateaux sur la mer ou cent mille hommes en campagne, voilà ce que me dit ma conscience. Mais il ne sert à rien de discuter avec de tels chiots morveux qui permettent à des supérieurs de leur donner des coups de pied tout au long du pont, tout leur saoul, et qui épinglent leur foi à un maquereau de pasteur, un pigeonneau qui ne croit ni ne pratique tout ce qu’il met dans les têtes ridicules des niais qu’il prêche. »

Et vlan.

Je repose ma première question, celle d’il y a deux numéros du Mouton NOIR : les côtes de la Gaspésie et de l’Acadie ont-elles vécu leurs histoires de pirates? Certainement, mais probablement que, parce que ces pirates niaient l’État et l’Église, l’histoire n’en a rien retenu.

J’y reviendrai encore. La prochaine fois.

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Notes:

1. Source : http://www.mef.qc.ca/pierre_le_moyne_d_iberville.htm

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