La Grand-Tronciade (1866) d’Arthur Cassegrain ou l’épopée burlesque du chemin de fer<sup>1</sup>

L’invention de la littérature québécoise (7)

La Grand-Tronciade (1866) d’Arthur Cassegrain ou l’épopée burlesque du chemin de fer1

1 janvier 2008 par 

Arthur Cassegrain apporta sa pierre à l’édifice de la littérature québécoise naissante, en exploitant un créneau nouveau : le comique. C’est dans cet esprit qu’il publia en 1866 La Grand-Tronciade.

Comme la plupart des pionniers de cette nouvelle littérature nationale, Cassegrain était originaire de l’Est du Québec. Né à l’Islet en 1835, il fit ses études classiques à La Pocatière, avant de devenir avocat à Québec. C’est d’ailleurs sa région natale, berceau de notre littérature, qu’il mit en scène dans son œuvre littéraire, en chantant les louanges de son lieu de naissance :

Or L’Islet est l’orgueil de nos Laurentiennes,

La perle, le joyau des plages canadiennes.

Que l’on permette ici qu’un enfant de ces lieux

Rende à son sol natal un hommage pieux!

Et celles de son lieu d’études, Sainte-Anne de La Pocatière :

Car, si ce fut L’Islet qui me donna naissance,

Sainte-Anne a fait autant pour mon intelligence!

C’est là que je goûtai les plaisirs de l’esprit,

Qu’au désir de savoir mon jeune cœur s’ouvrit…

La Grand-Tronciade relate un voyage en bateau à vapeur de Québec à Lévis, puis en train de Lévis à Rivière-du-Loup sur le tout nouveau chemin de fer du Grand Tronc construit entre 1855 et 1859. Ce poème est en réalité une épopée burlesque, comme en témoigne le titre de Grand-Tronciade qui fait écho au chef-d’œuvre du genre, L’Iliade d’Homère.

À la différence des vraies épopées, le poème de Cassegrain est écrit sur un ton désinvolte, qui n’hésite pas à malmener la prosodie comme le remarquait déjà Pamphile Le May à l’époque : « Emporté par la vapeur, M. Cassegrain […] arrive au bout du vers avec tant d’ardeur, que ne pouvant s’arrêter, il enjambe sur le voisin fort surpris de son audace2. »

À la fois satirique et didactique, La Grand-Tronciade est tout à fait dans l’esprit du groupe des auteurs de la Mansarde du Palais dont Cassegrain faisait partie. Louis Fréchette, qui était aussi du nombre, témoigne de l’esprit bohème qui régnait chez ces jeunes écrivains, où la liberté extrême flirtait souvent avec l’absurdité :

Ah! je l’aime encor ce temps de bohême,

Où chacun de nous par jour ébauchait

Un roman boiteux, un chétif poème

Où presque toujours le bon sens louchait3.

Or, le poème épique de Cassegrain malmène aussi le bon sens, en célébrant un objet qui était alors perçu comme le comble de l’antipoésie : le train à vapeur.

Sur l’incompatibilité entre la poésie et le progrès technique, Aubert de Gaspé nous a laissé des lignes très inspirées, en regrettant l’époque où l’absence de pont obligeait les voyageurs à traverser les rivières à gué. Aussi, n’hésite-t-il pas à condamner les constructeurs de pont comme les fossoyeurs de toute poésie : « On a proclamé bien haut que ces messieurs avaient été les bienfaiteurs de leur pays! Bienfaiteurs? oui; mais poètes? non4. »

C’est pour cette raison que Cassegrain dédie son poème à Charles John Brydges, directeur général du Grand Tronc, que, par une sublime ironie, le poète exalte comme un visionnaire sans pareil :

Ô Brydges, le Destin, qui t’a donné ton nom,

Savait qu’au jour présent tu bâtirais un pont5;

Puis, ce chemin de fer, qui rend l’espace infime,

C’est lui-même un grand pont jeté sur un abîme…

Le ton inspiré de cette dédicace ne doit pas nous induire en erreur. Cassegrain, qui se réclame du Lutrin de Boileau, poème burlesque par excellence, est d’autant plus grandiloquent que son sujet est ridicule et dérisoire. En fait, le poète avait sans doute une piètre estime de l’homme d’affaires, comme le suggère le chant II qui dénonce la trop grande convergence d’intérêts des chevaliers du chemin de fer et des politiciens :

Deux hommes aux regards d’éloquente prière

Suivent aussi de loin l’homme du ministère.

Le plus maigre des deux est en quête d’emploi;

L’autre, le gros ventru, d’un contrat veut l’octroi. […]

Que le Grand-Tronc fut donc intelligent et sage

En donnant au ministre un libre passeport!

Au chant III, Cassegrain fait même dire à un avocat à bord de son train épique :

La taxe… oui, oui, la taxe, épuisant nos ressources,

Mettra, n’en doutez pas, le diable dans nos bourses!…

Et ce, pour allonger cet avide Grand-Tronc

Qui, vrai gouffre à l’argent, fut bien nommé « grand tronc6 ».

Le plus étonnant reste que cet itinéraire vers Rivière-du-Loup délaisse parfois le ton satirique pour prendre l’allure didactique d’une sorte de pèlerinage littéraire au fil du paysage.

Cassegrain commence par rendre hommage à son ami Louis Fréchette, originaire de Lévis :

Honneur, honneur à toi, l’auteur de Mes Loisirs,

Qui des cœurs malheureux sait calmer les soupirs!

Or, Fréchette avait fait paraître en 1863 un recueil intitulé précisément Mes Loisirs.

À Saint-Jean-Port-Joli, c’est au patriarche Aubert de Gaspé que le poète décerne un tribut d’éloges :

C’est là qu’est le manoir d’une noble lignée

Qui du temps jusqu’ici sut braver la cognée;

Son chef est là debout, comme un grand souvenir

Des Anciens Canadiens qu’il a fait revenir!

À Rivière-Ouelle, le poète célèbre son cousin, l’abbé Henri-Raymond Casgrain, et sa légende « Le tableau de la Rivière-Ouelle »7 :

Rivière-Ouelle, oh! viens! terre du souvenir!

Ton nom par la légende a droit à l’avenir!

Viens, l’aimable conteur est enfant de ta rive.

Tu te taisais encore, il a crié qui vive…

Et soudain l’ex-voto, s’animant à sa voix,

Lui raconte un miracle inédit d’autrefois…

Après avoir évoqué l’autre légende de Casgrain prenant pour cadre Rivière-Ouelle, « La jongleuse », le poète parvient à une conclusion qui pourrait servir de devise à l’ensemble des articles de cette série consacrée à « l’invention de la littérature québécoise » :

Mon cœur s’éprend soudain d’une grande nature

Qui valut deux joyaux à la littérature,

Laquelle en ce pays, quoique naissante encor,

Voit déjà s’entrouvrir pour elle l’âge d’or…

___________

Notes:

1. Je remercie Pierre Collins, archiviste de l’UQAR, d’avoir porté à mon attention ce très beau texte.

2. Pamphile Le May, « Notice bibliographique sur la grand-tronciade de M. A. Cassegrain », Revue canadienne, tome III (1866).

3. Louis Fréchette, « Reminiscor », Les fleurs boréales (1879).

4. Philippe Aubert de Gaspé, Les Anciens Canadiens (1863), note j du chapitre sixième.

5. Le chemin de fer du Grand Tronc avait nécessité la construction, à Montréal, du pont Victoria de 1852 à 1860, véritable exploit technique.

6. Boîte destinée à recueillir les offrandes et les aumônes dans les églises.

7. À ce propos, voir le cinquième article de cette série, « Henri-Raymond Casgrain, l’abbé qui voulait être pape », Le Mouton NOIR, vol. XIII, no 7, septembre-octobre 2007, p. 7.

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