Guerre aux démolisseurs!

Guerre aux démolisseurs!

Éloge du patrimoine bâti de Rimouski-Neigette
1 janvier 2008 par 

Ce n’est pas d’hier que sévissent les entrepreneurs âpres au gain, vrais massacreurs de patrimoine qui veulent détruire le passé à grands coups de présent.

En France, au siècle dernier, Victor Hugo publiait en 1832 un pamphlet intitulé Guerre aux démolisseurs, dans lequel il faisait valoir une distinction toujours d’actualité entre l’usage d’un bâtiment et sa beauté : « Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire ; sa beauté à tout le monde. C’est donc dépasser son droit que le détruire. »

Force est de constater qu’à Rimouski, entre autres, longtemps les propriétaires ont usurpé ce droit de détruire la beauté publique. Que l’on pense à la maison des Jésuites, détruite en 1988, pour faire place à la bibliothèque Lisette-Morin d’une beauté architecturale fort douteuse. Et pour une fois, le grand incendie de 1950 n’était pour rien dans cette œuvre de destruction.

Heureusement, les contre-exemples existent aussi, à commencer par la Maison Joseph-Gauvreau, superbe résidence de style de néo-Queen Anne, construite en 1906, longtemps menacée de disparition et aujourd’hui reconvertie en chocolaterie après un long et patient travail de restauration dans les règles de l’art.

Grâce au très bel ouvrage dirigé par Danielle Dufresne et intitulé Reflets d’une région, qui répertorie 62 joyaux du patrimoine bâti de la MRC de Rimouski-Neigette, on peut espérer que les constructeurs de bungalows en série (serial démolisseurs) aient désormais un peu plus de fil à retordre dans leur œuvre d’amnésie architecturale collective.

Le fardeau de la preuve leur incombera désormais, tant chaque entrée de ce livre offre un argumentaire extrêmement séduisant sur la spécificité architecturale des bâtiments et sur l’histoire des propriétaires et des occupants qui s’y sont succédé.

En fait, les auteurs de cet ouvrage nous donnent à lire et à comprendre le je ne sais quoi qui fait de ces maisons, de ces églises et de ces presbytères, des lieux uniques, envoûtés par leur histoire, par la patine du temps et par ce qu’il faut bien appeler une âme.

Ce patrimoine bâti n’a pas besoin d’avoir la splendeur de la cathédrale de Chartres pour être préservé. Souvent, la seule sobriété suffit pour offrir un antidote à la laideur qui est devenue la norme esthétique depuis les années 1960. Je pense ici en particulier à la petite église de Saint-Eugène-de-Ladrière, construite en 1930, dont j’ai toujours admiré la belle simplicité et la parfaite sobriété.

À une collègue qui me demandait de lui en décrire la beauté, j’avoue avoir été longtemps à court de mots. Maintenant, grâce à ce bel ouvrage, je suis en mesure de dire ce qui me plaît dans cette église : le fait qu’elle ait conservé la plupart de ses éléments originels (bardeaux d’amiante sur les murs extérieurs, tôle à la canadienne sur le clocher, fenêtre de bois, lambris à l’intérieur), ce qui en fait l’une des rares églises de colonisation à avoir été conservée presque intacte.

L’ouvrage est complété par douze textes de personnalités locales, un par mois de l’année. J’ai été particulièrement frappé par celui consacré au mois d’avril, signé par Monseigneur Blanchet : « Comment croire qu’un peuple qui, au fil des siècles, s’est donné des édifices d’une pareille beauté, ait perdu toute sensibilité à ce qu’ils représentent? » Il est grand temps de se réapproprier notre passé sous toutes ses formes et d’en finir avec l’anticléricalisme primaire des baby-boomers. Le Québec s’est fortement déchristianisé, l’Église catholique n’a plus qu’une autorité très limitée, mais le patrimoine de quatre siècles de catholicisme en Amérique qui nous a été légué nous appartient à tous de plein droit. Et nous aurions tort de nous en détourner, animés par un ressentiment aveugle d’une autre époque.

Mais pour cela, il faut d’ores et déjà penser à l’avenir de ce patrimoine bâti. Il faudra repenser la vocation de dizaines et de dizaines de bâtiments aujourd’hui religieux, dont l’usage est à l’Église mais dont la beauté nous appartient à tous. Certaines conversions heureuses peuvent servir d’inspiration : le presbytère d’Esprit-Saint, transformé en centre de mise en valeur des Opérations Dignité, ou encore, la très belle église Saint-Matthews de la rue Saint-Jean, à Québec, métamorphosée en bibliothèque, un lieu unique, voué au silence et à la lecture, comme on aimerait qu’il en existe partout.

Il faut également souligner le choix particulièrement heureux de représenter ces joyaux du patrimoine, plutôt que par des photos, par des dessins épurés qui restituent au lecteur la vision idéale du bâtiment, dans ses lignes, dans son volume, dans sa symétrie, sans égard à son état actuel.

Cet intérêt pour le patrimoine, pour les lieux de mémoire, les monuments collectifs, n’a rien à voir avec un quelconque passéisme. C’est plutôt une passion pour le surplomb que nous donne ce legs, qui nous permet de voir mieux et plus loin que nos prédécesseurs, parce que nous sommes des nains sur des épaules de géant.

Cette question du patrimoine est particulièrement cruciale pour une région comme la nôtre si profondément enracinée dans l’histoire. Et cette histoire n’est pas une vue de l’esprit : elle est palpable dans la physionomie même de nos bâtiments, que l’on pense à la Maison Lamontagne de 1744 et à son colombage pierroté, venu tout droit de la France d’Ancien Régime, ou au superbe Archevêché de Rimouski de 1901 qui, par son style Renaissance, ne déparerait pas les rives de la Loire.

Cessons donc de vouloir faire table rase du passé, comme s’il faisait obstacle à l’avenir. En fait, sans passé, il n’y pas d’avenir, car, comme l’écrivait Gérard de Nerval, « notre passé et notre avenir sont solidaires ».

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