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VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

Dis-moi où tu crèches, je te dirai qui tu es

Dis-moi où tu crèches, je te dirai qui tu es

1 janvier 2008 par 

Certains mots ont des consonances bizarres. Prenez le mot « crèche ». Ne dirait-on pas, parce qu’on semble mordre directement dans ses phonèmes, un substantif tout droit tiré de la langue allemande, au même titre que le mot « Reich » ou le prénom « Gretchen »? Le Robert vient immédiatement confirmer la chose. « Crèche » est un dérivé de « kripja » qui nous vient du francique, « un dialecte du germanique occidental ». La première définition qu’on en donne correspond tout à fait à l’image classique que les siècles nous ont transmise : « mangeoire pour les bestiaux ». Sachant d’autre part que le sapin de Noël vient d’Allemagne, il est curieux de constater que deux des symboles les plus évocateurs de cette fête entretiennent un proche rapport avec la culture germanique. Tout comme il est singulier d’imaginer que ce petit roi des Juifs qu’était Jésus est venu au monde dans un abri désigné depuis des lustres par un vocable à consonance germanique…

Quand j’étais enfant, le mot « crèche » pouvait servir à définir deux réalités complètement différentes. À l’approche du temps des fêtes, la première désignation occultait bien sûr complètement la seconde. Tout comme les autres signes annonçant cette période de réjouissances tant attendue, la crèche symbolisait la fête, les cadeaux, les chaudes retrouvailles familiales et la « grande noirceur » de cette période de l’année enfin jugulée par une myriade de lumières scintillant partout en ville et dans les maisons. Le reste de l’année, cependant, ce terme évoquait une réalité beaucoup plus sombre et lourde d’un mystère que mon intelligence juvénile parvenait difficilement à pénétrer. Lorsque nous passions devant cette bâtisse en briques rouges éloignée du chemin et qui avait toutes les apparences d’un bâtiment scolaire anodin, le silence se faisait à l’intérieur de la voiture et nos jeunes regards inquiets se collaient contre l’aquarium des vitres de l’auto, chargés d’un mélange d’incompréhension, de reproche et de sollicitude. Les images qui nous venaient à l’esprit, nous les avions construites à partir des bribes d’information qui suintaient de la conversation des adultes : orphelins, enfants du péché, bébés abandonnés par des parents ingrats et déposés à la porte des couvents. Au sortir de la voiture, nous nous empressions de nous jeter au cou de notre mère, comme pour la remercier de nous avoir gardés auprès d’elle, plutôt que de nous confier à une institution dont la définition première, souvenons-nous-en, se traduit littéralement par « mangeoire pour les bestiaux ».

Chez nous, quelques semaines avant la date fatidique du 25 décembre, mon père mobilisait les plus grands pour monter une crèche d’une manière dont j’ai vu bien peu d’exemples. Il commençait par déployer sur le manteau de la cheminée une large bande de papier aluminium (sans doute pour encourager l’économie locale, nous habitions Arvida). Sur cette surface qui se devait d’être tout à fait lisse et sans aucun pli, il déposait par la suite une crèche en carton où on retrouvait bien sûr tous les protagonistes clés de la Nativité. Disposés de part et d’autre de ce point central, des moutons, des chameaux, des palmiers et au loin, les célèbres Rois mages approchant sur leur monture, leurs besaces de cadeaux en bandoulière. Ces images exotiques étaient en tout point conformes à l’iconographie de nos livres d’école, si bien qu’elles nous semblaient familières et qu’on les accueillait avec joie comme preuves tangibles que le grand jour arrivait enfin.

Imaginons maintenant que cette crèche mythique, la crèche originale, c’est aujourd’hui même qu’elle voie le jour. On s’empresserait d’abord de passer les menottes à ces trois personnages aux origines douteuses que sont Gaspard, Melchior et Balthazar, tout fraîchement arrivés d’Arabie. Fouille en règle, détecteur de métal, empreintes digitales, tests d’ADN, besaces et chameaux éventrés, gageons qu’ils seraient rapidement refoulés à la frontière, sinon illico héliportés à Guantanamo. Brigitte, Sir Paul et les autres défenseurs des droits des animaux trouveraient certainement quelque chose à redire contre l’usage abusif et calorifique qu’on fait du bœuf et de l’âne, sans compter qu’on perturbe indûment leur habitat. On ferait certes tout un plat parce que Marie porte le voile et les vendeurs de Viagra et autres propagandistes du penis enlargment s’acharneraient comme les sauterelles de l’Ancien Testament sur ce pauvre Joseph, si ce ne sont les inspecteurs du bâtiment qui harcèleraient le malheureux charpentier pour exiger ses cartes de compétence. Enfin, on alarmerait immédiatement la DPJ parce que ça n’a strictement aucune allure de mettre un enfant au monde dans de telles conditions.

Mais réjouissez-vous, mes frères, il ne s’agit là que d’une vue de l’esprit. Et que la fête commence! Il est né le divin enfant…

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