Bulle financière et bulbe spéculatif

Bulle financière et bulbe spéculatif

1 janvier 2008 par 

Le titre latin est en lui-même une invitation à la lecture : Semper Augustus, « toujours vénérable », du nom d’une variété de tulipes qui fit l’objet des plus folles enchères, dans les années 1630, à Haarlem, dans les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas) :

« À l’endroit où la fleur se joint à la tige, elle est d’un bleu uni. Puis la corolle s’arrondissant prend diverses nuances : tantôt un blanc pur, tantôt un jaune pâle moucheté de carmin. Elle est flammée du bas jusqu’en haut, de fines mèches rouge sang qui jaillissent du foyer des six pétales et s’élèvent en serpentant. Une splendeur! » (p. 231)

C’est donc un roman historique que nous livre Olivier Bleys qui, à trente-six ans, a déjà huit titres derrière lui.

Espérant faire rapidement fortune, Cornelis Van Deruick, marchand d’étoffes veuf, s’embarque pour le Brésil, en déléguant son autorité sur sa famille à son fils aîné Wilhem qu’il confie aux bons soins d’un riche marchand de fleurs de la ville, Paulus Van Bereysten.

Le fils aîné est rapidement séduit par le riche marchand qui lui fait miroiter la possibilité d’un enrichissement aussi phénoménal que fulgurant, en misant tout sur les bulbes de tulipe. Le protecteur, pour mieux obtenir ses faveurs sexuelles, offrira d’ailleurs à Wilhem ses premiers oignons qu’il vendra à prix d’or aux enchères.

C’est alors que s’amorce la lente mais inexorable déchéance de la maison Van Deruick : le commerce de tissus est vendu, la fille aînée Petra est fiancée, malgré elle, au fils Bereysten.

Pour payer la dot exorbitante de sa sœur, Wilhem est contraint de troquer  le seul bien qui reste à la famille contre le bulbe de Semper Augustus qu’il offrira à son protecteur : la maison des Van Deruick.

20 000 guilders partis en fumée pour l’oignon d’une tulipe, même « toujours vénérable », en voilà trop pour les autorités municipales de Haarlem qui décident alors d’interdire la spéculation sur les fleurs. Du coup, ces bulbes qui étaient portés aux nues la veille sont jetés à la voirie « comme de vulgaires patates » (p. 312).  La beauté des fleurs, si elle ne se monnaye pas, ne vaut évidemment rien.

Semper Augustus est une très belle œuvre qui redonne ses lettres de noblesse au roman historique et qui, par son style (on dirait souvent du flamand traduit en français), nous restitue l’univers pictural des grands peintres flamands, à mi-chemin entre les cuirs et les dorures de la bourgeoisie cossue et la pipe de porcelaine et la chope de bière de la paysannerie âpre au gain :

« Le propriétaire de la Semper Augustus, occupant un fauteuil près du grand tableau, promenait sur l’assemblée l’œil d’un bœuf au pâturage. Sa droite portait une chope de bière dont il n’avait pris qu’une gorgée et dont la mousse, tantôt débordante, s’affaissait dans un doux pétillement. Sa gauche, fermée en poing, serrait à le broyer l’oignon de tulipe. » (p. 285)

Olivier Bleys, Semper Augustus, Paris, Gallimard, 2007, 334 pages.

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